CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Alexandre SOKOUROV
liste auteurs

Alexandra Rus. VO 2006 92’ ; R., Sc. A. Sokourov ; Ph. Alexandre Burov ; Mont. Sergueï Ivanov ; Déc. Dmitri Malich-Konkov ; Cost. Lydia Kryukova ; M. Andreï Sigle ; Pr. Proline-Film/A. Sigle ; Int. Galina Vishnevskaïa (Alexandra Nikolaevna), Vasili Shetvtsov (Denis Kazakov), Raïssa Gutchaeva (Malika).

   Alexandra rend visite à son petit-fils Denis, jeune capitaine de l’armée russe servant en Tchétchénie. Ils ne se sont vus depuis 7 ans. Hébergée au camp, Alexandra veut tout comprendre de cette existence. Denis partant en opération, la babouchka est confiée à la responsabilité du jeune appelé Andreï. Mais elle s’échappe pour aller au marché. Les soldats du poste de garde lui quémandent des cigarettes. Au marché, elle sympathise avec Malika qui lui vend des cartouches à crédit car elle a oublié son porte-monnaie. La vieille dame étant fatiguée, Malika l’invite à se reposer chez elle, puis la fait raccompagner au camp par le fils de la voisine, Ilyas.
   Comme les autres jeunes gens rencontrés au marché, il supporte mal l’occupation russe, ce qui ne l’empêchera pas de serrer la main du soldat Andreï au poste de garde, où Alexandra distribue les cartouches de cigarettes. Andreï a eu très peur. Avec des camarades ils lui servent un repas agrémenté d'un bouquet de fleurs. Le soir, grand-mère et petit-fils se retrouvent et s’épanchent. Denis manque à Alexandra, qui vit seule et sent la mort approcher. Les larmes coulent. Le lendemain matin elle est réveillée brutalement par son petit-fils qui part en opération pour plusieurs jours. Alexandra doit donc rentrer chez elle. Elle passe par le marché où elle retrouve Malika, qui refuse l’argent des cigarettes. Avec deux autres femmes elles accompagnent Alexandra au chemin de fer militaire qui l’emporte.

   Pathétique expérience : lâchez la babouchka dans un camp militaire au milieu d’hommes jeunes loin de leur foyer dans une région hostile, décor et conditions authentiques qui plus est. Rencontre impossible de l’amour et de la guerre, aussi incongrue que révélatrice. C'est assez évident de cette figure hautement civile de vieille dame dans l’inconfort guerrier de la fournaise poussiéreuse où l’on se cogne à l’acier parmi les rugissements des engins motorisés. Deux hommes robustes sont nécessaires pour hisser Alexandra dans le blindé qui la transporte depuis le train jusqu’au campement. La grand-mère russe pilier de la vie affective, il n’est que de voir avec quel respect - tutoyant le commandant qui la vouvoie - elle est traitée par des hommes en butte à l’extrême pointe de la violence et de la cruauté pour le comprendre. Les regards sur la visiteuse attrapés à la dérobée par la caméra en disent long sur la soif de douceur poignant dans ces esprits conditionnés à refouler tout ce qui pourrait amollir l’action.
   L’espoir de cette fusion impossible, oxymorique, est pourtant concrétisé à l’image par le traitement de la couleur qui restreint la palette diurne aux teintes dominantes : sable et vert kaki. La robe marron imprimée d’Alexandra semble mimer cette dernière nuance de passer devant une tente. Tout cela tendant vers la sépia avec la tombée du soir, effaçant les critères différentiels. Davantage, les scènes en extérieur-nuit sans appoint apparent de lumière artificielle installent une intimité crépusculaire, méditative, comme une puissance de réévaluation où la frontière entre un monde fraternel et un autre belliqueux n'a plus de sens.
   C’est ce qui se produit en effet lorsque le protagoniste-femme va à la rencontre des « Caucasiens » (la Tchétchénie n'étant pas nommée) dans la ville délabrée et fraternise avec Malika. Le malheur visible dans la réalité environnante est alors transcendé par la qualité profondément humaine des situations. Au point que les mots sont presque inutiles. Quelques paroles incidentes d’Alexandra, telle que « les militaires savent détruire mais non reconstruire » tiennent leur force d’être prononcées dans un univers qui parle assez de lui-même et interdit de s’en tenir à la lettre du dialogue.
   On comprend du coup d’autant moins la raison d'être de cette musique élégiaque au style romantique épousant les inflexions données par l’image sonore. Cette redondance, loin de la renforcer, affaiblit la force dramatique, à laquelle conviennent si bien les sons naturels : stridulations d’insectes et moteurs rugissants, ou bien le silence. Sans compter que la forme musicale ancienne falsifie l’authenticité du matériau visuel actuel, condition de la mise en confiance du spectateur. On peut aussi regretter, même si l’actrice est irréprochable, cette construction pyramidale autour de Galina Vishnevskaïa, dont la qualité de cantatrice de renom, veuve de Rostropovitch, a été instrumentalisée. La figure de la babouchka s’en trouve affaiblie, privée de sa puissance symbolique de reposer sur un personnage central d’une telle importance à la ville.  Sans doute ne pouvait-il en être autrement s’agissant d’un film dont la facture est sans surprise : cadrage et montage, loin d’être les opérateurs de transformation d’un matériau en vue d’extérioriser un dessein informulable, sont au service de la mise en valeur d’une intrigue définie ; excepté pour la couleur, il y a dichotomie entre technique et filmicité.
   Au total l’intérêt du film est censé résider dans sa capacité à questionner les réalités cruciales de la vie des peuples sans passer par une prise de position idéologique, qui instrumentaliserait l'art. A l'encontre de ce qu’ont avancé les opposants à Alexandra, l’engagement affiché ne saurait qu’affaiblir le pouvoir du cinéma, qui est avant tout d’ordre émotionnel mais souterrain, n'ayant pas à donner des réponses rationnelles et applicables sans délai. Il ne s’agit donc pas d’émotion partisane, passant par l’évaluation des idées mais de l’appréhension plus globale et intuitive d’un enjeu humain, inséparable de la passion d’un dépassement, dont la possibilité s'inscrit dans cet enjeu même.
   Ce pourrait être acceptable si la réalité de la question tchétchène telle qu'elle fut dévoilée par Anna Politkovskaïa, qui l'a payé de sa vie le 7 octobre 2006, avant la fin du tournage (!), n'avait pas été mutilée. La vérité étant indivisible, l'humanisme du film ne saurait mériter son nom sans prendre en compte les atrocités commises par les militaires russes, encouragés indirectement par un pouvoir qui a des intérêts politico-économiques dans un tel pays, rebelle et combatif depuis les tsars. Ce sont donc, sous couvert d'une admirable rudesse, les bons sentiments qui finissent par l'emporter, au prix exorbitant du mensonge par omission. 29/11/08
liste titres sommaire

daniel.weyl.pagesperso-orange.fr-Google pagerank and Worth