CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Josef von STERNBERG
liste auteurs

L'Ange bleu (Der Blaue Engel) All. VO 1929-1930 107' ; R. J. von Sternberg ; Sc. Carl Zuckmayer, Karl Vollmoeller, d'après Professor Unrat de Heinrich Mann ; Ph. Günther Rittau, Hans Scheeberger ; M. Friedrich Holländer ("Ich bin die fesche Lola", "Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt", "Nimm dich in Acht vor blonden Frauen") ; Pr. Erch Pommer/UFA ; Int. Emil Jannings (professeur Immanuel Rath), Marlène Dietrich (Lola Lola), Kurt Gerron (le prestidigitateur), Rosa Valetti (Guste), Hans Albers (Mazeppa), Reinhold Bernt (le clown).

   Pour avoir voulu chasser ses élèves du cabaret de l'Ange bleu, le professeur Immanuel Rath est tombé amoureux de la créature de perdition qui tient la tête d'affiche, Lola Lola. Il l'épouse et, contraint d'abandonner son métier, se joint en qualité d'Auguste à la troupe qui l'accompagne. Mais après quelques années le spectacle revient à l'Ange bleu. Après avoir refusé, il doit se résoudre et se trouve doublement humilié, par le public composé de ses anciens condisciples et élèves et par le rôle pitoyable qui l'oblige à pousser des cris de coq après avoir été maculé d'œufs brisés sur le crâne. Hébété, l'ayant surprise dans les bras de l'Hercule, il tente d'étrangler son épouse. Puis il va mourir dans la salle de classe vide de son ancien lycée.

   On peut s'étonner qu'un argument somme toute assez conventionnel, celui du notable rangé qui se déclasse par amour et finit misérablement, avec des réminiscences expressionnistes quant au thème du clown, de belles physionomies populaires et de l'érotisme de cabaret, donne lieu à un film totalement original. À quoi cela tient-il ?
   Au burlesque, au récit, aux acteurs, à la bande-son et au montage…
   La reprise de certains motifs du récit prend valeur symbolique
(1). On commence par caractériser le lieu : une petite ville de province, d'abord les toits aux cheminées enfumées, puis un marché qui s'installe, et enfin l'affiche de l'Ange bleu derrière une vitrine que lave à grandes eaux une ménagère mimant par jeu la vedette. Le même plan des toits enfumés au milieu du film, précède celui du départ pour le lycée du professeur. Il pose l'emprise de la société sur le destin de Rath.
   Le cabaret est un centre vital comme l'habitat, le ravitaillement et l'instruction. Immanuel Rath (allusion bouffonne à Kant) en passant de l'un à l'autre ne change pas d'univers. Il ne fait que tomber au bas de l'échelle sociale. Le plan américain du professeur assis à son bureau, suivi d'un travelling arrière sur la salle de classe vide au milieu du film précède le mariage. Même séquence à la mort de Rath agrippé à son bureau, rebouclant le cycle en figure du destin. À l'oiseau mort, de mauvais augure, jeté par la servante dans le poêle au petit déjeuner du professeur, répondent les chants joyeux et trompeur des oiseaux au petit déjeuner chez Lola dans un cadre gorgé de lumière. Les chœurs de jeunes filles interrompus par la fermeture de la fenêtre au lycée annoncent les flonflons entendus à l'Ange bleu au gré de l'ouverture de la porte, comme le bonheur précède le malheur. En chantant "je suis faite pour l'amour, sinon il n'y a rien" Lola, qui s'adressait à Rath d'une voix caressante, prend à la fin un ton tranchant portant l'accent sur le deuxième membre de la phrase.
   Le motif du clown accompagne le protagoniste en figure du destin. Le clown est d'abord le témoin indiscret des prémisses. Il ne cesse de passer et repasser dans la loge de Lola, ouvrant et fermant cette porte qui commande les sons hors champ de l'orchestre. Quand Rath trône à la loge d'honneur sous laquelle se tient le clown, ce dernier lève la tête vers lui. Un travelling vertical va alors cadrer le professeur qui braque timidement ses yeux sur les seins de la cariatide soutenant la loge.
   Le burlesque est ce par quoi fermente le tragique, parce que ne connaissant pas de bornes, il souligne paradoxalement la pauvreté du
happy end, qu'il interdit du même coup. Tout trait burlesque du reste ne fait qu'anticiper le dénouement tragique en le soulignant non seulement par le contraste, mais par une secrète affinité. La scène de l'exercice de prononciation du "the" anglais où élève et professeur s'envoient mutuellement des postillons n'est que le hors-d'œuvre de l'œuf dégoulinant sur le crâne de l'Auguste sous les yeux de ses anciens élèves. Certains de ces traits sont aussi des métaphores. Lola s'agenouillant pour dire au revoir à la tête de Rath qui émerge de l'escalier en colimaçon, par exemple.
   Ce qui est très moderne dans le montage est ce rapport ludique entre la bande-image et la bande-son dont on a vu la trouvaille dans les sons hors champ, plus ou moins acousmatiques, réglés par l'ouverture et la fermeture des huisseries en rapport avec les événements. La descente de Rath au cabaret par des ruelles tortueuses est ponctuée de lugubres coups de sifflets de locomotive. À l'instant où le professeur se trouve tenir entre ses mains la petite culotte de Lola, la porte s'ouvrant livre un chorus de trombones scatologiques. Quand le même à la poursuite d'un élève fait irruption dans la rue, un concert d'applaudissements émanant de la porte qu'il vient de franchir le salue ironiquement. Qu'il dresse une canne menaçante en direction du fugitif, le geste se double d'un coup de caisse de tambour synchrone provenant de l'intérieur. Lorsque Rath pitoyable propose en vain les cartes postales représentant Lola après son numéro, c'est accompagné des gros rires suscités par le numéro suivant.
   La musique est totalement d'écran sauf à la dernière séquence qu'elle accompagne en fosse rythmée visuellement par la claudication du veilleur et isolant davantage le mort dans la salle silencieuse.
   Emil Jannings et Marlène Dietrich ont une puissance de jeu excluant toute mise en valeur personnelle, totalement soumise au monde du film. Les plages de silence libèrent l'insolite des images, dont la pureté eût été bafouée par le moindre surlignement musical.
   Tout ici, affirmant le refus du compromis esthétique, respire la liberté. 30/01/02
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