CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Miloš FORMAN
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Les Amours d'une blonde (Lasky Jadne Plavovlásky) Tchéc. 1965 VO N&B 80' ; R. M. Forman ; Sc. M. Forman, Jaroslav Papoušek, Ivan Passer ; Ph. Miroslav Ondricek ; Mont. Miroslav Hájek ; M. Evžen Illín ; Pr. Filmove studio Barrandov ; Int. Hana Brejchová (Andula), Vladimir Pucholt (Milda), Josef Sebánek (le père), Milava Jezková (la mere), Vladimir Mansik (Vacovisky).

   Deux mille jeunes ouvrières travaillant dans l'usine de chaussures, il y a pénurie d'hommes dans la petite ville de Zruc. Un responsable convainc l'autorité militaire d'implanter un cantonnement dans sa ville. Mais ce sont des réservistes pour la plupart mariés et défraîchis qui débarquent. Au bal, trois bedonnants bidasses draguent avec lourdeur un trio de jeunes filles dont la blonde Andula, déjà fiancée et néanmoins tentée par un garde-chasse. Présentement elle lorgne sur le pianiste de l'orchestre, le Praguois Milda, avec lequel elle finit par passer la nuit. Après le départ dudit, elle rompt avec son fiancé, puis à la suite d'une réunion de cellule consacrée à l'honneur de la jeune fille, file avec sa valise à Prague voir son musicien, qui vit chez ses parents. Elle découvre cruellement n'avoir été pour lui que passade. Pour sa sœur confidente d'oreiller, Andula maquille sa mésaventure en conte de fées.

   Tourné avec des acteurs presque tous proches de Forman, non-professionnels improvisant sur un canevas, ce film démontre que le naturalisme n'exclut pas toujours la poésie, pour autant qu'il ne cherche point à imiter le censément naturel, et qu'il tend à construire un univers autonome signifiant. Ce qui est le cas ici, grâce à la fraîcheur du jeu non prémédité des acteurs, à l'humour mêlé d'amertume et à l'ironie critique, qui constituent la véritable matière du film.
   Composés comme des hiéroglyphes quadratiques
(1), les très gros plans de tête à tête sur l'oreiller, tant avec la sœur confidente qu'avec l'amant, pointent le mystère intime. Ils alternent avec des aperçus en plan d'ensemble du monde qui tente en vain de gouverner cette intimité : l'usine, la gare pavoisée en fanfare en l'honneur des soldats de l'armée populaire, la piste de danse, les réunions de comité du Parti.
   Il en résulte une subtile critique que la Censure d'Etat n'avait pas bien su identifier. Quand notamment les militaires décatis se dirigent au pas, en rangs impeccables, vers la petite ville aux deux mille filles en chantant : "
À travers les incendies et les fleuves de sang/Les régiments vengeurs avancent courageusement". Ou bien, dans la même veine, un montage parallèle décale le registre d'une situation. Andula débarquant pose aux parents de Milda un grave problème moral. Est-elle enceinte ? Peut-elle décemment dormir sous le même toit que le jeune homme ? etc. Alors qu'en parallèle, la télé diffuse une émission érotique, ce qui n'empêche pas néanmoins nos téléspectateurs de somnoler...
   Le montage remplit bien ici sa fonction, qui est de défétichiser l'image en la soumettant à un jeu. C'est frappant lorsqu'Andula pointe en douce un œil égrillard sur la nudité de Milda. Le thème sexuel n'est pas donné tel quel, c'est-à-dire sur le mode pornographique. Alors que Milda totalement nu se débat avec un store à ressort rétif qui refuse de remplir son office (faire l'obscurité pour ne pas effaroucher la jeune fille), vient le moment où il faut enrouler ledit store qui s'est décroché. Ce que fait le jeune homme en le tenant devant lui, face au lit où Andula dans la même tenue pense à préserver sa pudeur. Le ressort provoque soudain la remontée intempestive du pudique écran le long du corps viril de bas en haut. C'est alors que par un contrechamp très bref, un œil écarquillé autant que maquillé émerge d'un amas de couettes, braqué sur un hors champ qui ne se transformera jamais en champ.
   Le montage son n'est pas de reste, que ce soit fanfare dissonante dans une scène sérieuse ou craquements familiers du parquet mêlés au tic-tac de la pendule pour dramatiser ironiquement la situation en intérieur.
   Autre figure d'ironie particulièrement efficace : l'ellipse. Le membre du comité du Parti qui voudrait l'équilibre démographique des sexes tente de convaincre le commandant militaire, qui se dérobe en déclarant devoir s'en référer à ses supérieures. "Quels supérieurs ?" Suit un plan serré sur la banderole de bienvenue à l'armée populaire.
   Au total il y a moins action que retardement d'action : sous la forme d'échanges de regard, d'atermoiements, de force événements intempestifs, de choc des volontés désaccordées. C'est alors à l'intérieur du plan que tout se passe. Le plan fixe fait merveille qui laisse s'engendrer la suite des contretemps burlesques. Ou bien le long plan séquence autour d'un travelling d'accompagnement serré sur le serveur, laissant en un suspens concerté l'issue inévitablement contrariante de la scène.
   Quarante-trois ans et pas une ride alors que le monde de référence a disparu ! Monde répressif qui fut, surtout en Tchécoslovaquie, un fort stimulant à la force négatrice de l'art. 22/07/08
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