CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Jean RENOIR
liste auteurs

Boudu sauvé des eaux (Boudu sauvé des eaux) Fr. N&B 1932 83' ; R. J. Renoir ; Sc. J. Renoir, Albert Valentin, d'après la pièce de René Fauchois ; Ph. Marcel Lucien ; Mont. Marguerite Renoir ; M. Raphaël, Johann Strauss ; Pr. Sirius/Films Michel Simon ; Int. Michel Simon (Boudu), Charles Granval (Edouard Lestingois), Marcelle Hainia (Emma Lestingois, l'épouse), Séverine Lesczinska (Anne-Marie, la bonne), Jean Dasté (l'étudiant).

   Pour un chien perdu, le clochard Boudu se jette dans la Seine du haut du pont des Arts. Le libraire Lestingois n'hésite pas à plonger. Il offre vêtements, gîte et couvert au désespéré qui s'avère bientôt encombrant jusqu'à faire cocu son hôte, lequel couche, quant à lui, avec Anne-Marie, la bonne. Cependant l'adultère croisé est découvert, et Boudu ayant gagné opportunément à la loterie, épouse Anne-Marie pour sauvegarder la morale bourgeoise, ce qui arrange bien Lestingois, qui commençait à fatiguer. Mais le marié fait chavirer la barque des noces et se laisse glisser au fil de l'eau vers la liberté.

   Un dialogue spirituel, un souffle de liberté autour des joies de la chair, assortie d'une satire de la bourgeoisie, des décors exaltant l'espace fluviatile naturel en extérieur, les trois dimensions et la circulation de l'air en intérieur, un Michel Simon (Galerie des Bobines) - qui créa le rôle au théâtre - extraordinaire (trop et tirant finalement, sans cabotinage, le film à lui par son talent d'acteur), tout cela contribue à construire un film exceptionnel à maints égards.
   Lestingois est un bourgeois aux idées libertaires, qui fait d'abord preuve de courage et de générosité, puis finit par se replier sur les valeurs de sa classe, qu'il n'avait jamais vraiment reniées : "à quoi ça sert d'avoir un piano si on n'en joue pas ?" demande Anne-Marie. "J'ai un piano parce que nous sommes des gens respectables" répond l'anarchiste. Comme son nom l'indique (Lestingois/extinction), la flamme d'abord intense, s'est vite atténuée, à la fois en amour et en idées. La devanture de la librairie mentionne qu'il succède, à la tête de la librairie, à un certain M.
Lemasle, dont le patronyme représente cette puissance génésique qui lui manque quelque peu aujourd'hui. Sa vocation est bien d'être cocu. En négligeant Mme Lestingois, dont le corps s'embrase à la nuit, il provoque sa propre infortune : "Vous l'êtes… - quoi ? - décoré !". C'est par ces allusions rituelles - attestées dans les dictionnaires spécialisés - au cocuage, dont la valeur comique est aujourd'hui totalement passée de mode, qu'on lui annonce l'attribution de la médaille de sauveteur.
   Au total, le personnage est de moins en moins sympathique. À force de morigéner Boudu, qui a craché dans
La Physiologie du mariage (!), son bienfaiteur l'infantilise. Il tient d'ailleurs davantage à ses livres qu'à Anne-Marie qu'il croit savoir n'être pas trop farouche à son protégé. La vérité finit par sortir de sa bouche : "On ne devrait jamais secourir que des gens de sa conditions […]. Il [Boudu] a beau me dégoûter, je pense malgré tout que je lui ai redonné la vie".
   Renoir, qui dénonce donc en lui l'anarchiste hypocrite et de bon ton, se moque, à l'exception de Boudu, de tout le monde : de la lâcheté des badauds massés sur le pont des Arts (contraste comique avec le plan large des deux naufragés perdus dans l'immensité liquide) pour se régaler de l'aubaine d'une noyade - à part un blasé, qui tourne le dos à la Seine parce qu'"on voit ça tous les jours"- et des membres de la société de sauvetage qui ne lèvent pas le petit doigt, voire
se défilent devant la proposition de Lestingois d'organiser une quête. Il se moque aussi d'Anne-Marie qui unit son destin à un billet gagnant de la loterie, et de Mme Lestingois, capable de passer du dégoût à la passion sexuelle, et de l'affectation méprisante aux puériles afféteries. Quant à Boudu, tellement extérieur à ce monde qu'il semble se situer à un stade infantile présocial, c'est un puissant révélateur des travers de la société.
   Inapte à l'espace codifié de l'habitat, il s'allonge sur les tables, s'y roulant pour exprimer sa joie ou, calé entre les montants d'une porte, reste suspendu au-dessus du sol, quand il ne fait pas les pieds au
mur. Il faut voir le chaos résultant d'un simple polissage de chaussures ! Le paria social s'entend très bien à l'amour parce qu'il n'est pas inhibé par les tabous bourgeois. Inauguré par une scène dionysiaque où Lestingois apparaît en satire et Anne-Marie en nymphe, tout le film baigne dans un érotisme torride. Tandis que la flûte du voisin soupire, les chats sont en chasse sur les toits. Les femmes ne cessent d'astiquer suggestivement des objets et de se tortiller sur leur lit. La gravure d'un petit Clairon, dont la figure est reprise dans une pomme d'arrosoir phalliquement dressée dans le passage menant chez Anne-Marie, semble sonner la charge pendant les ébats de Boudu et de la Patronne.
   Car Boudu prend sur-le-champ ce qu'il désire. Sa parole est cynique d'autant. Mais d'un cynisme involontaire comme celui des enfants. La liberté du personnage est figurée par l'eau vive filmée avec amour. Eau symbolique au point que Boudu crache le vin qu'on lui offre et exige de l'eau. Le clochard en général a beau dégoûter par sa saleté, celui-ci a une certaine logique de l'hygiène : dormir par terre car "ça me dégoûte de suer dans des draps". Ou bien ne pas comprendre pourquoi il faut cracher dans un mouchoir parce que "c'est dégoûtant de garder ça dans sa poche". C'est moins grave de cracher dans un livre. Sorti tout armé du fleuve et y retournant par son affluent, le clochard messianique a bien le pouvoir de renverser les valeurs comme l'annonçait la scène du début où il fait l'aumône à un
riche : "Tiens, v'la cent sous, c'est pour t'acheter du pain".
   Tout le mode de saisie de l'espace visuel et sonore du film se ressent de cette passion de la liberté. Les extérieurs parisiens sont filmés avec le souci de montrer la circulation des voitures et des piétons. Boudu traînant sur les quais de la Seine est d'abord filmé en focale grossissante, sans le son, ce qui produit un effet d'éloignement dans la proximité incluant implicitement tout l'espace entre l'objectif et le sujet. Les plans d'ensemble à l'objectif normal s'accompagnent en revanche du son direct. Vers la fin un extraordinaire tour
panoramique presque complet fait surgir tout le monde de loisir et de travail des bords de Marne et s'achève sur un pont métallique assez semblable au Pont-des-Arts, rebouclant donc l'aventure comme si Boudu n'avait eu qu'à traverser le film pour faire voler en éclat la bonne conscience bourgeoise sommeillant en chaque spectateur. Cadrant au début le melon bourgeois abandonné au fleuve pour finir sur une touffe végétale de la rive hirsute comme le clochard, il figure bien le parcours du héros. Tout ce qui précède ce beau mouvement d'appareil est symboliquement la réédition inversée de la noyade : Boudu, qui nage parfaitement contrairement à ce qu'on pouvait croire, est tiré d'affaires étendu dans l'herbe à côté d'une chèvre avec laquelle il partage le casse-croûte offert par des pique-niqueurs : il a retrouvé l'amitié animale. Une sirène à vapeur qui rappelle le remorqueur de la Seine précédant la tentative de suicide retentit et la chèvre sort du champ. Boudu est à nouveau seul. C'est alors que la caméra recadre la Marne.
   L'espace intérieur cependant n'est pas moins libre. L'appartement des Lestingois semble conçu sur mesure pour Boudu. Entourant une courette et situé au premier étage au-dessus de la boutique et de la chambre d'Anne-Marie, il permet de s'observer d'une pièce à l'autre de part et d'autre de la cour. Les fenêtres étant toujours ouvertes, l'air y circule comme le regard. La caméra inverse volontiers la posture de l'observateur à son balcon en se plantant à l'extérieur. Elle cadrera donc une scène d'intérieur soit de l'extérieur soit de l'intérieur situé en face. Elle peut ainsi saisir l'appartement dans sa totalité et suivre à travers les fenêtres les mouvements d'une personne de l'autre côté de la
cour. Un travelling peut ainsi traverser tout l'appartement de bout en bout pour accompagner une Anne-Marie affairée à la mesure de la distance parcourue. Le plancher, par ailleurs, est à plusieurs niveaux. Il faut franchir une petite volée de marches pour passer de telle pièce à telle autre ou bien, de façon absurde, gravir deux marches avant de descendre par le petit escalier menant à la chambre d'Anne-Marie. Cette configuration donne une sensation de liberté spatiale, par opposition aux intérieurs classiques strictement parallélépipédiques et délimités comme des scènes de théâtre.
   La profondeur de champ en extérieur ou en intérieur participe de la même perception de l'espace. Il se passe toujours quelque chose dans les fonds, que ce soit dans la courette où la concierge étend du linge derrière la verrière de la boutique ou au Bois de Boulogne quand, en plan d'ensemble, alors que Boudu au premier plan pleure son chien, des pêcheurs accroupis de façon énigmatique en rang d'oignon se tiennent de dos sur la rive de l'étang à l'
arrière-plan.
   Renoir nous réjouit également par des effets cachés malicieux, comme ce flic qui se montre si dur avec Boudu qu'on ne pense pas à regarder ses pieds, chaussés de savates
blanches non réglementaires. Le spectateur n'est donc jamais passif parce qu'invité à participer à un jeu si complet que la musique elle-même qui, loin d'être bêtement plaquée de l'extérieur comme on en a l'habitude, s'ancre dans la diégèse qu'elle enrichit d'une émotion naturalisée : air dionysiaque de la flûte traversière dans la chaude nuit aphrodisiaque, "Beau Danube bleu" joué sur la terrasse surplombant le naufrage comme une fosse ironique, rengaine de la Riviera, beuglée par le clodo qui ne connaîtra jamais les bains de mer.
   Effets de cinéma pur qui pourtant ne dissipent pas tout à fait les résidus théâtraux du scénario, notamment dans le style du dialogue : Boudu témoigne, en définitive, malgré tout, de moins de liberté filmique que La Chienne ou Toni, pour s'en tenir à cette période. 5/09/02
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