L'épingle à nourrice. D'une broutille outrepassant ses fonctions

Il arrive qu'au cinéma le plus infime détail œuvre au plus fort de l'enjeu artistique. Telle est l'épingle à nourrice dans Mouchette de Robert Bresson (1967). Désirant mettre fin à ses malheurs dont un viol et la perte de sa mère, la petite Mouchette, agée de quatorze ans, s'entortille dans une robe de mousseline blanche, tirée d'un paquet de toile maintenu par une épingle à nourrice et se laisse rouler sur la pente de l'étang qui l'engloutit à la troisième reprise. Oublions la valeur sémantique de l'épingle à nourrice pour en mesurer l'enjeu profond à la lumière de liens assez distants pour être libres de tout ancrage rationnel. Il y a deux autres occurrences du modeste ustensile, se rapportant l'une aux langes du petit frère, l'autre au tablier de serveuse de Louise dont est épris le braconnier Arsène, l'auteur du viol. Voilà que par le jeu des associations, le viol, le nourrisson et le suicide se trouvent avoir partie liée sur un mode énigmatique, disqualifiant enchaînement linéaire, validité des schème d'interprétation et même normes morales ! Pour débrouiller ce casse-tête symbolique, il nous faut compléter le puzzle en constatant d'abord, depuis le viol - à demi-consentant -, l'éveil visible du sens maternel de l'adolescente à l'égard de son cadet ; ensuite que celle-ci essuie la bave de la crise d'épilepsie d'Arsène, du même geste qu'elle éponge le genièvre (remède alcoolique contre la douleur) sur le visage de sa mère agonisante. Le suicide dénoue donc clairement un conflit d'amour insoluble ici-bas. Tout conduit à la mère comme foyer d'amour, que Mouchette va rejoindre dans la tombe par une dérision du mariage : la roulade dans la robe de mousseline blanche.
A noter que dans le livre de Bernanos qui inspire le film,
Nouvelle histoire de Mouchette, le personnage de Louisa n'existe pas et que le paquet est fermé par de vieilles épingles rouillées...

Retour glossaire