CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Buster KEATON
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Fiancées en folie (Seven Chances) USA 1925 55' ; R. B. Keaton ; Sc. Jean Havez, Joseph Mitchell, Clyde Bruckman, d'après la pièce de Roi Cooper Megrue ; Ph. Elgin Lessely, Byron Houck ; Pr. Joseph Schenck/MGM ; Int. Buster Keaton (James Shannon), Roy Barnes (Billy Meekin, l'associé), Snitz Edwards (le notaire), Ruth Dwyer (Mary Jones).

   Au bord de la ruine, le courtier James Shannon est avisé par notaire qu'il hérite de la fortune de son grand-père à condition d'être marié le jour de ses vingt-sept ans avant dix-neuf heures. Or nous sommes précisément à ce jour anniversaire. Il demande Mary en mariage, à qui il n'avait jamais osé se déclarer, mais de façon si cavalière - précisant qu'il doit se marier le soir même avec n'importe quelle fille - qu'elle refuse. À l'aide de son associé et du notaire, il aborde successivement et en vain sept jeunes filles de son club, se voit faire une proposition par une huitième qui n'est qu'une enfant, puis dans la rue, s'adresse à la première-venue sans plus de succès.
   Mary entre-temps ayant changé d'avis le lui fait savoir par un billet qui tarde à venir. Sur une annonce passée dans la presse, des centaines de femmes coiffées du voile prennent place dans l'église indiquée, Jimmie dormant allongé sur le banc à dossier au premier rang, donc invisible. Le prêtre dénonce la mauvaise blague et invite tout le monde à sortir. Découvert, Jimmie est poursuivi à travers la ville par la horde féminine en colère, dévastant tout sur son passage. Mais il a enfin reçu le message de Mary et, en pleine course, à la volée, donne à son associé rendez-vous avant dix-neuf heures chez sa belle avec le pasteur. Cependant la vague furieuse le talonne. Elle ne renonce que sous une avalanche de roches déclenchée involontairement par le fugitif sur la pente d'une colline. Il croit arriver trop tard au rendez-vous à cause d'une montre déréglée. Finalement le mariage d'amour, lucratif par-dessus le marché, est célébré.

   Sur un argument, qui est un cliché sexiste en vogue dans le burlesque d'alors, celui de la femme phallique et du vampirisme nuptial, le héros doit vivre un terrible cauchemar (il s'endort effectivement...) avant de trouver le bonheur.
   Le film se divise en deux parties, de facture nettement distinctes. La première est une gentille farce tournant autour des déboires de Jimmie dont les demandes en mariage, loufoques d'être aussi abruptes, conduisent à une série prévisible de refus. Son comique repose à la fois sur la naïveté du personnage, sur l'effet d'accumulation couronné par l'épisode de la fillette sous l'œil moqueur des sept jeunes filles réunies à la sortie du club, et sur une série de gags qui pourraient presque tous figurer dans n'importe quel autre récit : le chien de Mary toujours plus grand à chacune des tentatives de déclaration pourtant séparées par une seule saison, jusqu'à surgir en molosse démesuré après le mariage au dernier plan. Une porte invisible sous l'angle de prise de vue actif, s'ouvrant soudain là où on ne l'attendait pas. Le billet de demande en mariage lancé à une jeune fille attablée sur la mezzanine, retombant en flocons blancs sur Jimmie qui relève son col comme sous une chute de neige. La demande en mariage sur deux cabriolets roulant parallèlement, celui du demandeur trop occupé allant s'encastrer sur un arbre, etc. Signalons aussi ce gag raciste (parmi d'autres) : Jimmie est terrorisé par l'image d'un Noir que lui renvoie un miroir à la place de la sienne propre. Dans un instant de distraction, il n'a pas vu la porte équipée du miroir s'ouvrir sur le Noir qui lui-même surpris s'y encadre un moment.
   Cette première phase, mis à part un travelling de découverte (les jeunes filles attablées au club) et un travelling d'accompagnement dans la scène des cabriolets, est surtout constituée de plans fixes variant en grosseur selon les besoins.
   L'intérêt de la deuxième moitié repose sur la démesure et la course-poursuite émaillée de gags et s'achevant par un suspense en temps réel sur les dix dernières minutes. Elle est surtout beaucoup plus dynamique que l'autre en raison des mouvements d'appareil. De plus, des gags plus appropriés se concentrent sur la question du temps. Voyez cette vitrine d'horloger où se découvre peu à peu par travelling latéral une série de réveils arrêtés. À l'intérieur, Jimmie n'a pas plus de chance. Il finit par demander l'heure à l'horloger, dont la montre est en panne. En sortant, il est atteint à la tête par un réveil jeté dehors par un fêtard noctambule surpris dans son sommeil nocturne à 18h15.
   Les travellings d'accompagnement sont spécialement intéressants dans les phases d'accélération du héros en fuite, qui rattrape la caméra et sort du champ. La fameuse séquence de l'avalanche exigeant des plans de grand ensemble est filmée à la grue, ce qui permet d'en saisir tout le vaste mouvement.
   Cependant, le manque d'unité de l'ensemble, entre autres, explique sans doute que nous n'ayons pas affaire au meilleur de Keaton. Considérée comme le clou du spectacle, la séquence de l'avalanche ressemble fort à un fantasme misogyne d'élimination radicale du danger féminin. Les grosses pierres sont par ailleurs trop visiblement des simulacres de carton pour impressionner quiconque. 30/10/02
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