CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Joel COEN
Liste auteurs

Barton Fink USA VO 1991 115' ; R. J. Coen ; Sc. Ethan et Joel Coen ; Ph. Roger Deakins ; Déc. Dennis Gassner ; M. Carter Burwell ; Int. John Turturro (Barton Fink), John Goodman (Charlie Meadows), Judy Davis (Audrey Taylor), Michael Lerner (Jack Lipnick).

   En 1941, un jeune auteur de théâtre ovationné à Broadway est engagé à Hollywood pour écrire un scénario de série B. Son voisin d'hôtel, Charlie Meadows, homme du peuple démarcheur en assurances dont il s'est plaint pour tapage lui rend visite. Ils sympathisent, le dramaturge s'inspirant justement des milieux populaires. Mais Barton Fink est en panne d'inspiration. Il espère trouver de l'aide auprès de W. P. Mayhew, "grand écrivain" alcoolique rencontré par hasard. Jack Lipnick, le producteur milliardaire qui l'a fait venir, baise les pieds de Fink mais le talonne. Toujours bloqué, en pleine nuit, il appelle à l'aide Audrey Taylor, secrétaire et maîtresse de Mayhew, qui s'avère avoir écrit ses deux derniers livres. Elle vient à son hôtel et le drague ; ils passent la nuit ensemble.
   Au réveil il ne trouve à ses côtés qu'un cadavre baignant dans son sang. Barton apprend par deux inspecteurs que son gentil voisin, parti pour New York avec l'adresse de ses parents, n'est autre qu'un fou sanguinaire coupeur de tête nommé Mundt. Entraînant avec lui comme une marée l'embrasement de l'hôtel, ce dernier survient et abat les inspecteurs. Fink est enfin inspiré, mais son scénario est refusé. Errant sur la grève, son mystérieux paquet à la main, il rencontre une jolie fille qui s'installe et observe la mer dans la posture exacte du chromo affiché au-dessus de sa table de travail, tandis qu'une mouette s'abîme dans les eaux.

   L'ambiance est donnée d'emblée par l'hôtel Earl où descend Barton à Los Angeles, immense bâtisse envahie de plantes vertes à l'atmosphère moite brumisée, alors que la ville jouit au contraire d'un climat sec. Une seule personne, en uniforme de groom et répondant au nom de Chet semble suffire à tout, jour et nuit. Un interminable couloir que rythment des arcs de soutien et deux rangées symétriques d'appliques toujours allumées dessert les chambres de Barton et Charlie. Devant chacune des innombrables portes de cet hôtel désert, une paire de souliers.
   La chambre de Barton est spacieuse mais en mauvais état. Le chromo de la jeune femme observant la mer la main en visière revient en leitmotiv par gros plans accompagnés d'un bruitage mêlant vagues et mouettes. Les petits détails contribuent à l'étrangeté de l'intrigue. Gros plans ou très gros plans sur les caractères de la machine à écrire s'imprimant, sur un moustique, une fissure au plafond ou encore un coin de papier décollé. Ce dernier dégoulinant de colle visqueuse comme si elle n'avait jamais séché, au premier plan d'une plongée sur les deux compères en train de l'observer.
   Ajoutons que le phénomène se déclare en coïncidence avec des gémissements féminins et des rires masculins de l'autre côté du mur, et laisse une trace visqueuse dans la main de Barton s'efforçant de re-plaquer la tapisserie. Les dégradations s'associent au malaise de l'observateur qu'exprime, par exemple, la plongée en rotation sur le lit où il est étendu, et le plafond métaphorise la page blanche qui se trouve elle aussi fracturée par ce délire objectif du monde.
   Gros plans sur les bruitages aussi (sommier, ventilateur, etc.) avec le même résultat, outre ceci que le bruit n'est que l'effet d'une cause qui n'apparaît qu'ensuite. Ainsi est-ce par le raccord d'anticipation sonore d'un rocher battu par les flots que l'on est transporté de New-York à la mer ou encore est-ce le son hors champ de vomissements qui précède l'apparition de Mayhew. Bruitages parfois insolites comme le timbre mécanique de la réception résonant durant huit plans jusqu'à ce que Chet mette fin aux vibrations sonores par une pression de l'index.
   Avatar imaginaire de l'humidité ambiante, l'organe de transmission des bruits semble être la tuyauterie. D'infimes réverbérations sonores de tunnel accompagnent les vues du couloir. Les soupirs de lit du couple Barton et Audrey sont associés à un voyage optique dans la conduite de vidange du lavabo.
   C'est parfois, néanmoins, la musique qui tient lieu de bruitage. C'est elle qui accompagne le décollement du papier. Admirable composition de Carter Burwell en accord synesthésique aussi parfait que possible avec le visuel, nonobstant le fait que la musique de fosse appartiendra toujours à un monde radicalement étranger au cinéma.
   Les événements surviennent "naturellement", toujours imprévisibles. Un jour Lipnick est en uniforme de colonel (pourtant vraisemblable en 1941). Barton toujours ahuri forme contraste avec le sanguin Charlie dont le visage se contracte horriblement sous l'effort exercé par les mains sur les barreaux du lit qui en se tordant libèrent une boule roulant sur le tapis telle une tête.
   En bref un réel travail poétique se reposant néanmoins quelque peu sur la tendance fantastique. Certains liens logiques faisant défaut, on doit comme chez Lynch hésiter entre fantastique, rêve et folie. Or il ne faut pas confondre indécision et poésie ! Cependant que le projet éthique
(1) se réduit à l'apologie de l'artiste sur la base d'une satire de la grande production des années quarante.
   Beau travail (s'exhibant un peu trop), délectable à substance volatile. 21/04/01
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