CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

 

GALERIE DES BOBINES

CROQUIS et TABLE

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     Le mordant de la caricature est proportionné à l'obligation où l'on est tenu d'inconditionnellement admirer ce qui nous est indifférent, voire odieux.
     Salvatrice est la conflagration résultant de la violence du choc entre idolâtrie et iconoclastie.
     N'est ici visé nul individu privé, mais le culte, tant idéologiquement orchestré qu'économiquement exploité, de chimères.

 

 

Adjani Isabelle (1955-) Nul relief facial autre que la pulpe des lèvres dont supérieure saillante, et la pointe légère du nez fluet aux ailes fondues, dans un ovale parfait à teint de lys rehaussé de noir pilaire, où perce en amandes l’éclat d'outremer du regard, le tout sur silhouette gracile.
   Poupée de son aux deux boutons de lapis-lazuli, cachant une redoutable bête d'écran, qui culmina dans Possession de Zulawski (1981), dont elle confie ne s’être jamais vraiment remise.   

Amalric Mathieu (1965-) Drôle d’oiseau hirsute tombé du plumard, poussant un nez fort à racine étroite au surplomb de la bouche large et charnue sur menton fuyant sans être pusillanime. Dans l'ovale aux joues creuses de la face, sous le front droit, prunelles cerclées sans éclat des yeux équipés de poches, bridés à fleur de tête, hallucinés quand braqués, que souligne la gracieuse courbure des sourcils bordant les orbites, seule manifestation civile de cette tête flétrie, vissée sur coffre faussement étriqué n’excluant point voix de velours.

Ardant Fanny (1949-) Visage énergique et carré du bas, barré d’une épaisse et large bouche découvrant l'impressionnante dentition en rapport avec l'articulation « dentale » des phonèmes, cause de distension des voyelles - elle prononce « rabe » pour robe, Okapé pour Okapi, « amor » ou « compliquè », etc. Ce qui peut donner des phrases du genre : « prondrez-vo le cafè avec du sicre ?».  Précellence mandibulaire au physique et au son donc, s’affirmant jusque dans la consonance du patronyme. Sommet cranien plus délicat, comme s’il eût été, à la manière des pieds des Chinoises, contenu à la croissance, de par les sourcils réguliers et le front étroit, quoique davantage virilité avortée que féminité, en rapport avec la sècheresse de l’anatomie, pourvue toutefois des attributs propres au sexe de fait.
   Avec l'âge (voyez Raspoutine) une chair tremblante envahit la face, alourdissant le viril menton, rapetissant les mirettes : aucun directeur de casting n'osera jamais tirer parti de ces nouveaux atouts comiques. La star se doit d'être immuable.
   Le potentiel d’extériorisation nécessaire au métier trouve donc les limites de sa liberté dans un type  inapte à l’oubli de soi en vue du dépassement. Illustratrice de sa personne propre plutôt que libre matériau filmique.

Arditi Pierre (1944-) Il se pourrait bien que desserrer les fesses fût fatal à l’inamovible crinière, chef-d’œuvre évoquant le Tour-de-France des ci-devant artistes capillaires, dispositif monumental digne du Lion de Bartholdi. Frappante immobilité du visage, tenant tout à la fois à l’équilibre des proportions, à la fermeté du trait, à la matité de la peau, à la neutralité des yeux bien écartés sous l’encadrement stabilisateur d’épais sourcils, et dont l'iris foncé, jamais complet, ne s’entoure de blanc que latéralement, ce qui nous vaut ce doux regard étale. La bouche mince et étriquée, un peu perdue dans la masse maxillaire, ne s’autorise que de prudentes manœuvres, étroitement parenthétisées par les sillons alaires. Des plis amers témoignent au repos du perpétuel effort antagoniste du faible sourire : étirement en coin et contre-force pour ne point distendre l'épiderme. Toute cette partie inférieure semble, de profil, se rétracter par l’élan hardi, dû à l'angle accusé, du nez droit. D'autant que le menton en apparence saillant n'outrepasse guère vraiment le plan facial.  Sorte de virilité rassurante, un brin enfantine.
   Exemple type du comédien pétrifié dans son lustre.

Arletty (1898-1992) « Fleur des faubourgs », témoignage d’un milieu social à l’accent, au franc-parler et aux saillies à jamais disparus. Capable d’incarner avec pudeur jusqu’aux rôles de putes en raison de la réserve dans l'apparaître du corps un peu voûté ou plutôt relâché par mépris de l'apprêt, et du visage : prunelles sombres sans éclat qu'entament spirituellement des paupières comme bridées, de moins en moins apparentes vers l’angle externe, mouvement redoublé par l’arc élégant de minces sourcils sur front moyen lisse et galbé, raccordés au délicat nez garni d'ailes gaiement asymétriques ; lèvre supérieure plus fine qui, en lien avec le regard opaque, se fait ironique à glisser sur la rangée blanche du sourire accusant larges pommettes et présence du menton.
   « Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » La célébrissime réplique d’Hôtel du Nord doit surtout sa saveur à la fureur de la gouaille et du geste. Arletty éclipse tout autre par sa personnalité tout en repêchant à elle seule, par sa puissance d'être, des œuvres au fond assez fades comme Les Visiteurs du soir ou Les Enfants du paradis, qui prétendent fonder leur valeur sur d'ostentatoires numéros d'acteurs.

Barbé Marc (1961-) (Sombre de Grandrieux, 1998) Le profil aquilin mais net et régulier, tout le reste déclinant la tourmente sur tous les tons, jamais de même façon : bouche rouge inachevée qui ne sourit jamais dans le triangle étroit de la mâchoire, arête du nez soudain tortueuse, oreilles effilées à la pointe, etc.

Bardot Brigitte (1934-) Annoncé par la traînante diction, jeu de courbes lascives montées sur juvénile sveltesse à la grâce chorégraphique : apanage des rares qui, descendues des hauts-talons restent en suspens. Inversement, sous l’opulente blondeur oxygénée, finesse des traits du visage sur forte ossature distendant la bouche charnue en une moue béate découvrant deux incisives, puis dans le complet sourire la large et robuste rangée du haut. En même temps s’épate un petit nez à pointe et cloison un rien avancées, en écho à l’élan du menton, néanmoins modeste vu l'excroissance labiale, voire mammaire du corps. Grands yeux cernés de charbon, bien centrés en l’orbite par la bordure sourcilière. En bref la futilité de façade semble le charmant déguisement d'un solide sens des réalités.
   Le parfum de scandale qui amena la bardolâtrie ne fut rien d'autre que l'effet d'une certaine émancipation féminine, qu'il incombait encore au futur de banaliser.

Baye Nathalie (1948-) Difficile derrière le charme spontané de cet éternel sourire de saisir une vérité du visage, qui se contrefait lui-même sur la base de la figure de l’arc - de Cupidon pas de triomphe, certes ! Cintrage en graine de haricot de l'œil rieur, pommettes nettement dessinées par l’arcature que forment les deux sillons bordant un nez froncé, et que relie la courbure inverse de la bouche aux commissures effilées, doublée plus bas par l'arrondi mandibulaire un rien forcé par le menton carré. Il faut la surprendre en action pour d’autres états, plus proches du repos musculaire. Couvrant à demi un haut front galbé, les cheveux mi-longs encadrent un visage ovale. Yeux tendres en demi-lune étirée, soulignés par les fins sourcils jaillis avec élégance de l’arrête d’un nez assez développé, disgracieux du bout mais ailes effacées, et mourant en courbes douces aux tempes. Bien dessinée, la bouche moyenne surprend par cette élasticité des chairs que révèle le fameux sourire, ouvert sans pourtant prétendre au cheese en raison du relatif retrait de la dentition sous-jacente. Appartient à la fine fleur des comédiens français, tellement plébiscités qu'il ne peuvent déroger à cette attente. Au cinéma donc de se soumettre.
   A part Sauve qui peut la vie (1979) de Godard et surtout La Gueule ouverte (1973) de Pialat, la filmographie reste, globalement, très consensuelle.

Béart Emmanuelle (1963-) Dévorant pour moitié le visage, le bleu profond de grands yeux mitoyens clame un perpétuel outrage irradiant par les longs cils et que surligne l’indignation de l’arc très ouvert de larges sourcils s’enracinant aux tempes. Propulsée par des joues creuses, une bouche charnue barre énergiquement le minuscule bas triangulaire qui la contient à peine.
« Je ne suis pas celle que vous croyez ! ».
   Mais voyez Un Cœur en hiver de Claude Sautet (1992) : elle n'y est pas caricaturable.

Belmondo Jean-Paul (1933-) Allègre cinquantaine : nonchalant chaloupé et gestes aussi désinvoltes qu'ostensibles, cigarillo au bec et pieds sur table exhibant cuir des semelles, lisses contrairement au front abondamment sillonné de plis d’accordéon, sourcil en guidon de course sur œil encore rigolard, nez de boxeur cassé, épaté entre d'épais replis en bajoues parenthétiques, bouche large à lèvre inférieure proéminente, s'ouvrant en rectangle sur éclatant chef-d'œuvre dentaire en un rictus de roi du box-office à voix de baryton métallique nasillant volontiers.
   Cinéma tautologique : ne pas se lasser de faire la queue pour voir Belmondo jouer du Belmondo (voir infra, Brody). 

Bergman Ingrid (1915-1982) Sous chevelure cendrée ondulant, visage à front droit et comme joufflu de par la structure osseuse, bouche charnue et regard grave, volontiers émouvant, surmonté de sourcils circonflexes détachés, pointant fort un nez élancé qu’accuse le saillant de la cloison nasale sans pourtant déparer le profil, que rééquilibre l’élan de la mâchoire.

Betti Laura (1927-2004) Dans Théorème : A la base de l'ovale lisse d'un visage au front bombé avec mesure, dont une crinière noire ramenée loin en arrière libère de chaque côté des grappes aériennes, affleure l'énergie du menton. Dans une zone centrale plus étroite s'inscrit abstraitement l'étagement des ouvertures, sorte de yod aux branches évasées surmontant, ouvert sur l'abîme hors-champ, le regard bleu ourlé de paupières polies, que soulignent les cernes en symétrie inverse de brefs sourcils relevés : étrange signe d'interrogation dédoublé en miroir, posé sur bouche étroite retenant une muette, informulable question.

Binoche Juliette (1964-) Jolie binette de libre caboche à cinoche, ni moche ni boniche, à crâne volumineux s’affinant progressivement du frontal tempéré par l’implantation du cheveu sombre délimitant un front carré, à la mandibule effilée sous l’élégante saillie des larges pommettes. Architectonique osseuse légère et hardie, encouragée par l’avancée nasale en excès, droite et résolue, que couronne la délicate trifoliation des ailes et de la cloison.  Voire, quadrature du cercle : configuration des lignes toujours au seuil du basculement. Visage ouvert mais intime, chaleur du regard. Elle n’est point belle, pour autant que beauté d'écran est stéréotype, et pourtant photogénique à l’extrême. Yeux presque tombants, rattrapés par l’axe stable des sourcils qui, fléchissant sur les tempes, redoublent exactement les angles externes, absorbant esthétiquement le surcoît de largeur faciale. Il est toujours solution de continuité dans le lacis des traits. Commissure labiale, creux des joues et courbe sourcilière jalonnent le même sinueux parcours d'une ligne imaginaire. Les galbes semblent cloisonnés, le plus petit élément accentué par la netteté des tracés, comme s'ils étaient naturellement retouchés. Quel que soit l’angle de vision, l'unité perdure.
   Excellente en tout mais - sauf peut-être avec Carax - trop parfaite artiste, trop idolâtrée pour l'art du cinéma, qui réclame comme matériau les pâtes les plus anonymes, les plus ductiles et malléables à merci.

Bogart Humphrey (1900-1957) La générosité et le courage se concrétisent dans l’indomptable énergie de larges sourcils en bâtière à la base du front haut bombé, horizontalement sillonné, surmontant des prunelles de bon chien sur une bouche charnue mais ferme telle le verbe émis, et que soulignent des plissements de derme épais.
   S'il se plaît à tirer le lobe de son oreille, ce n'est point masochisme mais alarme interne de fin limier.
   S’il remonte souvent son pantalon c'est moins distension des bretelles que geste viril, au moyen des coudes, laissant libres les poings devant.

Borgnine Ernest (1917-2012) Voué aux rôles terribles en raison de ce que, figure insigne du crapaud hilare, il relève davantage du bestiaire et, partant, de l’instinct que de la pieuse humanité, avec toutefois cette anthropomorphique touche rigolarde, soulignant par contraste l’impavidité batracienne. 

Brando Marlon (1924-2004) A quarante-huit ans, beau spécimen de brachycépale à mâchoire massive mais traits tout en flexuosités : élégante courbure de la mandibule qui, de face, s’élargit aux condyles ; front bombé dégarni aux tempes, éminence frontale et musculature peaucière émergeant selon les modulations de l’expression, que nuancent d'imperceptibles frémissements de surface ; mélancolique velouté des yeux sous les paupières en légère déclivité vers l’angle externe, dans l’ombre de dépressions orbitaires étroitement bordées par les sourcils, étirées vers l’oreille en motifs paisley ; hautes pommettes flanquant le nez busqué, aux ailes noyées dans l’épatement, lèvres charnues bien ourlées, menton carré sans excéder en projection le plan facial. Beauté physique n’entraîne pas ici star-system, en raison du jeu minimaliste et inventif de la chair qui exclut la figure mythique des idolâtres, laquelle fait pourtant retour de par l'extraordinaire performance artistique d'acteur, de dos autant que de face.
   Inutile donc de gâcher cette perfection par le travail de la pellicule. Aussi est-il à l’aise dans tous les genres, depuis le meilleur du cinéma d'auteur (Reflets dans un œil d’or (1967), Le Dernier tango à Paris, 1972) jusqu’au nanar (L’île du docteur Moreau, 1997), en passant par le théâtre filmé (Un tramway nommé désir, 1951, Jules César, 1953, L'Homme à la peau de serpent, 1960), même s'il semble parfois, comme dans The Ugly American de George Englund (1961), vraiment s'ennuyer.

Brody Adrien (1973-) Pittoresque du bizarre ! Au milieu du mince visage triangulaire à menton accusé, long nez crochu dévié, relayant des sourcils en bâtière neurasthénique, interminables jusqu'à croiser aux tempes la ligne d’un charmant regard gris, aussi irrésolu qu'est transi le sourire, en accord avec la voix, certes grave mais comme précocement contrefaite.
   Propriétés indélébiles chères au cinéma tautologique (voir supra Belmondo) qui, pour les emplois mélancoliques, préfèrera toujours l'acteur toujours-déjà mélancolique.

Bronson Charles (1921-2003) à quarante-cinq ans, entre panda géant et loup des steppes camouflé en chow chow. Tout en muscles, peau coriace, poil dru, férocité des traits tombants. Bouille ronde, regard clair traversant fentes étroites prolongées en replis sur les tempes, dessin ferme des fortes lèvres, truffe aplatie, narines ouvertes aux ailes épaisses.

Bruni-Tedeschi Valeria (1964-) Sous la simplicité de la face encadrée à dessein de blondeur indocile, la voix grêle cassée, la bouche esquissée d'un sourire contraint et le globe pâle de l'œil à poche légère sous la rigueur de l'arcade sourcillière jouent d'une indécision que souligne la protestation feinte d'une tête penchée sur épaule évasive. Galbe allongé du nez, mandibule prognathique et massivité des pommettes, de s'obstiner aux avant-plans, sont complices de ce mouvement de retrait. Il y a d'ailleurs un rien de facétieux dans l'asymétrie du regard : œil droit plus rond, quasi triste, étincelle dans l'autre. "Je suis drôle parce que je suis triste" déclarait-elle, justement, en 2013 à Cannes.
   En bref, plus d'un tour à venir dans son sac bourré de discrète subversion. Ne dit-elle pas compter parmi ses amis son beau-fère et François Hollande ?  

Carette Julien (1897-1966) (La Bête humaine, 1938). Petit gabarit à l’éternel mégot, au verbe pittoresque, traînant sur les syllabes en nasillant comme un Titi, dont le front bombé présente, surmontant largement les paupières tombantes, des sourcils bien fournis, qui relèvent les orbites tout en se rabattant sur les tempes. Ces fléchissements trouvent écho dans d’épais sillons encadrant la bouche où pendouille le clope, en parenthèses anguleuses qui prennent naissance aux ailes du nez pour finir bas sur le menton. Le tout combine relèvement et abaissement des traits comme sincérité et désabusement.
   Deux masques en un, conférant comiquement à la gouaille faubourienne un cachet de bon sens populaire.

Cassavetes John (1929-1989) Le visage est ici matériau fort ductile. Malgré la robuste assise mentonnière répartie symétriquement de part et d'autre d'un court sillon vertical médian, l'étroitesse faciale relative sous l'imposante masse chevelue semble avoir peine à contenir la dynamique des sourcils cassés en ailes de chauve-souris fournies, battant sur des globes oculaires hyperactifs et que sépare un pif terminé en boule massive rebondissant comme un bilboquet sur l'arc souple des lèvres sinueuses et charnues entre deux énergiques crochets de rictus.
   Ce qui fait (dans Mikey and Nicky, d’Elaine May, 1976) tête de clown quand la mousse à raser souligne de blanc les lèvres, ou de fou pour peu que soient dressés les cheveux, que le regard se fixe et que la bouche s'inscrive dans l'exacte géométrie du sarcasme hagard.

Clift Montgomery (1920-1966) Fluet mais résolu, comme la broussaille noire des sourcils surmontant un regard halluciné et transparent.

Clooney George (1961-) Sous l'incontestable séduction, sorte de brute inachevée, cosmétisée et initiée aux bonnes manières : onctueuse hardiesse des traits, équilibre instable entre velouté et rugueux, saillant et rentré. Triple étagement facial bousculé par nez enfantin sur disproportion virile du menton à la fois carré et  saillant, accentué en boule rapportée.
   Grands yeux sombres bien séparés, ténébreux par jeu, un peu tombants mais bordés de denses sourcils symétriquement haussés, en écho inversé de la bouche énergique au dessin net, s’abaissant aux commissures. Elle découvre la blancheur d’une rangée de dents bien plantées quoique d’une étroitesse aimablement carnassière sous le sourire charmeur associé au poil noir grisonnant.
   L'image rassure d’autant qu’elle efface la contradiction entre chevalier des causes du tiers-monde et star des dominants.

Constantin Michel (1924-2003) Mi-boxeur, mi-garçon de café sobre, grande carcasse et oreilles de chou déflecteurs de balles, front carré bas et étroit sur nez droit et fin de fonceur calculé, barré de rides profondes d’intégrité, sourcils épais ombrant des yeux de guetteur, bouche étonnée dans visage peu expressif tel qu’en lui même la mort le saisira en plein rififi. Vocabulaire limité mais efficace.
   « Entendu patron ! » (Baryton bien timbré avec pointe de métal).

Cooper Gary (1901-1961) Elégant échalas faussement gauche, de geste mesuré. Visage allongé au menton volontaire et nez droit busqué in extremis. Mélange de candeur et d’inflexibilité : à peine interrogé par l’arc sobre des sourcils, éclat bleu de la ligne du regard étoilé de courts cils noirs, en écho à la moue enfantine de la bouche, aux coins rabaissés pourtant et étroitement inscrits entre les durs sillons tombant des ailes narinaires.
   Parfaite figure du héros de l'Ouest, dont la force, tout intérieure, relève de l'herméneutique.

Cotillard Marion (1975-) Chair lisse sur masque solide de l'ovale du visage projeté en avant par nez droit à bout carré et menton saillant que sépare la zone articulée, malléable, dont la fermeté toutefois résiste au percement du sourire. De sorte que, souligné par la nette et régulière implantation de sourcils bien partagés, le regard se détache tel un nuage d'égarement grave.
  Figure prête à tout en somme, à ne pas se publier soi-même, et qui par quelque étincelle distanciée s'anime au timbre chaud, imperceptiblement anachronique et faubourien de la voix.
   Cela méritait mieux que l'agitation fétichiste des Oscars. 
   Et elle le prouve : renversement dans Deux jours une nuit sous la férule des Frères : visage émacié, dos voûté, démarche raide, diction méconnaissable, mise en jeu de tout ce que censure la starité : les excès d'une morphogenèse semée d'accidents comme l'est du reste la mise en scène où chaque évenement semble avoir été médité indépendamment du programme.  

Davis Bette (1908-1989) dans All about Eve (1950). Substance véritablement cellulosiques : le frémissement du corps est celui-même de la pellicule. Un monde intérieur s’exprime directement sans passer par quelque effort d’expression. Nulle vue photographique n'a jamais pu fixer la moindre ressemblance avec ce dont rend compte l'image filmique : comme déportés par une morphogénèse retardataire, sourcils démesurément relevés sur front bombé à plis surmontant des yeux lourds sous les paupières mi-closes, nez finement crochu aux ailes pincées en zig-zag sur bouche retravaillée entre dégoût et amertume par le maquillage (cf. bouche au contraire naturellement bien dessinée des années trente), charpente faciale énergiquement anguleuse et encaissée, mal noyée dans une enveloppe charnelle déjà distendue, appartiennent à une sorcière quelconque s'ils ne sont animés. Alors toute figure est possible comme à la surface de l'océan solarien de Tarkovski. C'est pourquoi on a pu la dire laide. Mais laideur ici est liberté, c'est-à-dire mépris des injonctions du star-system. Que le front se plisse et l'œil est de cyclone. Que les lèvres se joignent fixement, et l'éloquence muette déferle.
   Si bien que le thème du vieillissement de la femme publique est plus prégnant que l’intrigue elle-même.

Dean James (1931-1955) Sorte d'ourson lové, tête en cône inversé, propulsée en avant par profuse tignasse et menton carré, sourcils pelus en bordure d'yeux rapprochés que divise le nez en trompette surplombant une bouche en cœur d'où émane une voix de larynx. Intéressant paysage que vient bouleverser un sourire de clown supplicié, tout en fossettes et demi-lunes affrontées.
   Ce qui fut d’autant plus mythifié que prématurément moissonné en 1955, c’est cette fascinante phénoménalité de bambin chez un citoyen majeur.   

Delon Alain (1935-) Regard glacier ombré de cils, où ricoche la lumière, souligné de poches légères de beauf', à l'abri de sourcils interrogatifs, parfois en apostrophe à leur extrémité interne, en lien avec un sillon vertical médian creusant le front, dans visage tout en méplats réguliers, de par le développement mesuré de l’ossature, sagement limité à l’aune de hautes pommettes esquissées, mais où se dresse modérément un nez relevé au moyen d’une pièce rapportée des ailes à la pointe resserrée : supplément d’appendice formant avec l'accent sourcilier et les rides redoublées de rictus aux commissures d'une bouche avare, à lèvre supérieure rentrée, une géométrie élémentaire de l’expressivité.
   Trois étapes historiques. Petite frappe des faubourgs, solitaire inflexible, briscard fripé. Se contente d’abord d’être modestement soi-même, superbement dans Rocco et ses frères ou dans L'Eclipse, puis concentre la tension physionomique entre les sourcils, ce qui a pour effet de resserrer l’écart déjà moyen des yeux. Enfin, le ramollissement de la façade s’efforce en vain d’animer les chairs affaissées, par l’ascension des arcades stabilisées, elles, par l'implantation pileuse.
   « - Monsieur désire ? - Whisky ! » (les sourcils fixent le barman, pas les yeux).
Tout en surface. Rien d’intérieur.

Deneuve Catherine (1943-) à vingt-cinq ans (La Chamade, 1968). Silhouette peu élancée à taille mal prise du corps dégageant une certaine santé gourmande, blonde chevelure généreuse et dense engonçant les épaules, mais fin visage toujours au seuil du dévergondage. Tout est dans ce paradoxe d’une délicatesse extrême volée à la perversion du trait. A la cloison nasale en légère saillie, contredite par l’élégance dédoublée des ailes d’un nez droit bien proportionné, répond l’imperceptible avancée de la lèvre inférieure que fait glisser le sourire sur la rangée des dents. De même que la peau pourtant surtendue par l’ossature voit ses accidents s’absorber dans l’élasticité sous-jacente. Ainsi le plissement de l’aile du nez, ou la fossette au menton à peine esquissés, courent sur une infime distance avant de s’absorber dans les chairs. L’expression du visage se joue dans la fugace accentuation de ces évanescences. La jonction des lèvres se prolonge alors de part et d’autre de la bouche, allant souligner la base de pommettes rotondes sans être saillantes. Mais au repos le pli des commissures se dresse légèrement en arc coquin. Face frontalement assez dure de par l’assise de la mâchoire et la forme énergique, discrètement carrée, du menton. Le front droit mais arrondi, les sourcils joliment brisés en direction des tempes, les paupières marquées sans être lourdes, soulignées de longs cils ombrant l’éclat placide de prunelles foncées, les fosses nasales délicates et régulières, reliées par deux traits nets verticaux à la bouche , s’inscrivent assez mal dans la géométrie faciale. Mais sitôt que la tête bouge, s’offrent des lignes exquises, des galbes délicats s’enchaînant avec grâce dans un paysage enchanté. Puis le profil mettant en lumière les renflements atypiques du nez et de la lèvre inférieure, répondant à l’obliquité inaccoutumée de l’oreille, ramène le piquant de l’infinitésimale dysharmonie.
   Avec l'âge et les coûteux traitements jouvenciers, la chair du visage se fige, mais de façon inégale, rappetissant les yeux, alourdissant le bas, mettant une touche d'amertume aux lèvres, comme d'une mélancolie de star : figure publique forcée de collaborer indéfiniment à sa propre réduplication déniant la métamorphose des ans.
   À "Je vais au cinéma", préférer : "Je vais voir un film avec Deneuve", comme si on la connaissait intimement.

DeNiro Robert (1943-) Figure recomposée à partir de deux visages différents. Côté droit, action : le front se crevasse, le sourcil se stigmatise, l’œil perce et la bouche étroite se tord. Côté gauche, introversion : retrait et fixité, épatement mou du nez, coin des lèvres abaissé, comme agrafé d’expectative. Au demeurant paralysie ravageuse de traits trop sollicités par l’inlassable répertoire commandité, de sorte que la face s’offre comme véritable palimpseste où se superposent légère désapprobation de celui qui sait, lui, scepticisme faussement interrogateur, amusement de façade et, dans les profonds hiéroglyphes du cuir facial, toute la retenue d’un dénouement forcément à sa dévotion. Impressionnant, ce strabisme de concentration avec contrepoint du bouton sur la pommette, sous la caution sincère des larges sourcils, séparés par le profond sillon en apostrophe de l’hypnotiseur bien entraîné devant miroir !
   Ensemble trahissant la stratégie grimacière qui, débordée, se laisse aller à confondre les registres lorsque, sous le plissement hilare des paupières, la gaie fossette du sourire cohabite avec la carte générale de la douleur.

Depardieu Gérard (1948-) Du gorille désinvolte à l'hippo sans complexe. Tantôt plutôt rhino qu'hippo, peu importe, ce qui vaut, c'est la bête : lourd frontal prolongé par le pif culminant en patate fessue avec rappel en galoche mentonnière. « Massif facial » : le jargon anatomique prend ici tout son sens. Boursoufflures en expansion avec l’âge, noyant les ouvertures déjà chiches, celles des yeux rapprochés sous les sourcils légers que sépare un nez oblique, celle de la bouche étriquée sans lèvres cherchant une vaine extension dans un potentiel rictus en coin. De faire saillir pommettes et menton, le sourire cependant accuse l'étroitesse du maxillaire supérieur. Muscles peauciers peu disposés à l'effort, aussi flegmatiques que l’émission vocale. La dissymétrie, par ce glissement du masque dans le déport du nez et l'accentuation de la commissure de même côté tient lieu d'expressivité une fois pour toutes. Toute la personne s’en tient au tranquille aplomb épargnant le moindre effort.
   Depardieu ne joue pas, il traverse des films en mass..., heu... en quantité, les enfilant comme des perles lucratives, sous l'œil émerveillé d'un public jamais lassé (de l'enfilement).
   En choisissant de se soustraire au fisc français, oublia qu'il devait sa fortune à la crédulité béate d'un public de contribuables, pour lesquels la redistribution des richesses serait mesure de justice.

Devos Emmanuelle (1964-) Etonnamment naturelle dans Ceux qui restent (2008), elle domine si bien l’intrigue que tout le film semble procéder de son personnage. Visage disparate ; front moyen et yeux clairs à paupières lourdes de part et d’autre d’un nez proéminent légèrement bosselé, fin à la racine mais charnu du bout, pommettes pleines marquant deux sillons symétriques des ailes du nez aux coins amers de la bouche mollement épaisse, déformée par un prognathisme qu’accentue le double menton, et tendue sur une large et robuste dentition irrégulière. Sourit-elle et la physionomie s’aère en s’organisant autour des dents écartées dans la parenthèse des coins amers, du regard soudain clair répondant à l'éclat dentaire, et du nez résolument pointé hors la masse charnelle.
   Ce qui semble concorder parfaitement avec la cynique sincérité du personnage : « Un cycliste la priorité ? Dans quel monde vous vivez, Bertrand ? »

Dietrich Marlène (1901-1992) Charme proprement radioscopique de la face étroitement modelée sur l’ossature : sphéricité frontale, fosses orbitales, dépression de la jonction maxillaire mettant en valeur le mécanisme, affirment l’armature sous-jacente, jusqu'à la coiffure, qui l’épouse sans faire masse. La chair s’y fait même spectrale par l’expression éthérée, jouant des ombres nichées dans les creux, de l’évasif des fins sourcils en ailes éployées, figure réitérée dans le rebord narinaire et le dessin d’une bouche propulsée par le rentré des joues, d’où émane une voix d’outre-tombe à l’accent teuton. Configuration à la fois aérienne et pneumatique animant le clair regard aux iris improbables, perdus entre le blanc de l’œil et l’ombre des longs cils.
   Ce qui témoigne plutôt, ne nous y trompons pas, de la liberté d’un jeu délibéré s’étendant à tout le corps, auquel il tient lieu de pudeur.  

Douglas Kirk (1916-) Figure déportée par la protubérance mentonnière cruellement poinçonnée du bout, telle la cicatrice d’un fruit turgide à la queue arrachée. Nez rectiligne en lame de couteau à pointe acerbe entre petits yeux ardents bien centrés, répondant à la fermeté des lèvres coupées aux angles par deux plis verticaux. Le sourire, allongeant cyniquement, davantage encore, le menton sous la saillie des hautes pommettes, exhibe deux rangées éblouissantes de qualité « Email diamant », que ne dépare guère la savante coiffure calamistrée. De même que, quelles que soient les turbulences de l’action, pur-sang étrillé et tenue haute couture bien repassée sont de rigueur. Celle-ci surtout pensée pour la plastique, quitte, tels les collants noirs d’El Perdido, à souligner les jambes arquées. Il y a toujours, sous caméra chochotte, quelque image à la dévotion du muscle saillant, commun à l'acteur et au producteur (Douglas encore).

Dujardin Jean (1972-) Dans l’ovale du visage que tenaille le menton carré frappé d’un sillon d’énergie, darde en flèche la pointe nasale devançant l'empennage des narines rétractées, sur large bouche flexible aux coins bornés de courts plis en charnière, et dont le large sourire n’affecte guère le restant de la face : plasticité autorisant un jeu de figures sobrement conjuguées entre la zone du regard quasi tombant et, du dôme à la bâtière en passant par le haussement plus ou moins anguleux, plus ou moins symétrique, les variantes de la ligne sourcilière. Cette latitude se mesure, au total, à la puissance d’écart entre les registres extrêmes de l’acuité et du flou expressifs.
   Pas étonnant que Valentin crève l’écran muet dans The Artist.   

Duris Romain (1974-) Dans De battre mon cœur s’est arrêté (2005), le visage est cadré sous les angles appropriés au caractère violent, qui ne s'adoucit guère que tout à la fin. Sous le front que dévorent les mèches en bataille rebiquant en dards, luisent enfoncées dans l'ombre les prunelles en coin, que surmontent d'épais sourcils noirs anguleux se rejoignant à la racine d'un nez quelque peu busqué à la Méphisto, dont le repli des ailes se prolonge par deux profondes rides de rictus, véritables parenthèses de la bouche amère, s'ouvrant sur une mâchoire carnassière et prognathique.

Eastwood Clint (1930-) Du minet à la momie en passant par l’impitoyable sex(u)agénaire que voici : énergique disposition radiaire autour de la racine du nez des plis du front haut bombé, intégrant l’angle des sourcils et des longs yeux tombants, au-dessus des pommettes en surplomb de profondes dépressions maxillaires, qu’habille un vieux cuir cassé de hautes parenthèses multiples autour d’une bouche rompue au dégoût, forme d’intention lisible guidant le mince nez en trompette qui prend le vent et, pendant extérieur de la zone interoculaire dédiée au monde intérieur, vise le chemin des hautes plaines.
   De longs membres alors se déplient. Action !

Fernandel (1903-1971) Figure allongée, en soi comique, dite “gueule de cheval” en raison notamment des dents que découvre une large bouche avé l’acen, nez en toboggan et poches sous les yeux, prompts à s’écarquiller sous les sourcils qui se tortillent comme des vermisseaux en langage des signes. Ça travaille intensément des paluches et de la lourde mandibule lippue. Virtuose des changements brusques d’expression.
    Tout est dans le spectacle de music-hall auquel s’est rallié un certain cinéma à succès. Deux-cent cinquante millions d’entrées créditées.  

Fonda Henri (1905-1982) Coupe nette du regard d’azur profond sous le sourcil sombre,  nez retroussé, léger prognathisme et menton saillant, sobriété de la voix et du geste, un peu voûté sur longues pattes arpenteuses. L’intensité du regard associée à celle de l'étrave mandibulaire le dispense d’avoir à ouvrir la bouche à tout bout de champ.
   Economie permettant d’entrer avec souplesse dans les rôles les plus opposés.

Ford Glenn (1916-2006) Bobine à la fois puérile (yeux clairs un peu rapproché dans bouille joufflue) et énergique (cheveu noir souple et résistant avec bouche sinueuse sur menton volontaire).

Fresnay Pierre (1897-1975) Dans tête bien proportionnée au crâne arrondi, mâchoire serrée, énergique avancée de la pointe du nez, menton saillant, bouche mince et sinueuse débitant des phrases coupantes et mécaniques, sonorisant les phonèmes sourds ; yeux sombres absorbant la lumière, étroitement épousés par la courbure des sourcils dans l’ombre des orbites à la nette découpe effilée.
   Bref, rationaliste maîtrisant ses émois. Rôles ad hoc.

Gabin Jean (1904-1976) Touchez pas au grisbi (1954). Surmontés de sourcils rares, grands yeux clairs fatigués s’abaissant aux coins externes et qu’ombrent légèrement les cils, paupières volontiers mi-closes, bouche pincée sans lèvres, nez un rien bosselé se terminant en boule énergique, visage large impassible et menton en pointe non saillant. Impeccable coiffure lustrée en arrière, légèrement brillantinée, dégageant le front : deux séances hebdomadaires chez le coiffeur au moins. Tout pourtant réside dans l’économie de moyens. Dans la façade immobile l’œil ne cille guère, mais la bouche se pince et se tord légèrement d'un côté ou s’entrouvre à peine sur des dents mâchonnant durement les mots puis, face tout d'un bloc quand elle se clôt.
   Max, par-ci, Max par-là. Rengaine à l’harmonica mélancolique, grosse V8, grisbi, champagne, costards et spectacles lestes. Ne pas se fier à ses airs las. Il tape dur. Jamais le poing : grand seigneur... A son copain Riton : "p'tite tête de hérisson va !" ; poupées en état de gravitation autour de lui - si fanées, bonnes copines : "c'est bien toi la plus chouette !" (tape sur la joue) -. Il n’a qu’à se servir quand ça le chante, sinon « faut se les farcir » ; au besoin, Max cueille au passage, comme des fruits juteux, les seins, toujours par paires généreuses, prêtant main forte au soutif. Heureux de trouver ses « petits amis » en bonne forme. « - T'as pas pensé souvent à eux. Ça fait trois mois qu'on ne t'a pas vu" rétorque la gonzesse en décolleté généreux, toujours prête mais préférant patienter dans le lit de l'oncle. Car les seins sont le centre dédoublé du monde, en parfait accord avec l'âge de la toute-puissance, qui passe directement du nourrisson au gangster. Echancrures plongeantes voire nichons à l'air des danseuses, sans oublier gravures lestes jusqu'au-dessus du lit de mort de Riton. Si ce n'est pas assez explicite, sur la scène de la boîte à Pierrot, Lola, la maîtresse dont Max est déjà blasé, paraît en nourrice fort décolletée, portant un biberon géant (Lola !). Tout pour réveiller en sursaut le sadique-oral qui sommeille en tout un chacun.
   Dans La Bête humaine (1938), au contraire, il est mélancolique et absent. Sa voix confidentielle mais nette et distincte, semble traverser des couches de malheur sans s'altérer. C'est là qu'est le talent. Renoir n'y est pas pour rien.

Gable Clark (1901-1960) Aplomb narquois sur belle carrure, de ce rond ciboulot aux oreilles éployées, un peu porté en avant, mèche rebelle et fine moustache ainsi que, surmontant le regard en coin filtré sous la paupière qui cligne, sourcils complices du sourire à fossette faisant saillir les pommettes, en une variation sur la grimace du briscard portant beau (The Misfits, son dernier film).

Gardner Ava (1922-1990) Silhouette élancée ondoyant ou plutôt, dès le sol effleuré, parcourue d’une onde gagnant par la courbe des hanches et la taille de guêpe les épaules déliées, jusqu’à la tête couronnée de jais. Laquelle vous happe par le signe impérieux, sur front étroit et lisse, des sourcils arqués qui, relayant la pure ligne du nez droit aux ailes sévères, infléchissent le vert regard en amandes hypnotiques. Dignité princière répercutée, à la fois dans la fossette frappant l'étrave hardie de la mandibule, et dans les hautes et massives pommettes comme d’un écho désexualisé des hanches, qu'accuse le rentré des joues prolongeant la commissure de lèvres charnues au dessin flexible. En bref, fruit d'autant plus défendu que juteux.
   Le cinéma hollywoodien se plut à faire de cette beauté fatale une déesse d’airain où s’émoussassent les dards les plus intrépides comme en témoigne La Comtesse aux pieds nus. « The most beautiful animal in the world » fut dompté par le star-system pour émoustiller sans risque le mâle puritain des années cinquante.

Garrel Louis (1983-) Combinaison de traits dilatés et rétractés, la face rectangulaire s'étire en sa partie médiane à proportion de la saillie du nez aquilin un peu boursouflé, véritable étrave marquée à la cassure, où cependant se fondent les narines en liaison avec la partie inférieure plus indécise dans l'inachèvement de la bouche dont se mangent compulsivement des lèvres étriquées, tandis que le menton pourtant carré adoucit le profil. Mais gare à la prunelle immense sous la rectitude ténébreuse quelque peu oblique des sourcils et la forte tignasse noire en pagaille. Des commissures labiales s'émettent syllabes au timbre adolescent, avalées d'un souffle désinvolte tenant lieu de naturel tandis que se ronge un os au flegme pensif du tout.
   En bref, le caractère accusé ignore l'humilité opaque du matériau : quel que soit le rôle c'est toujours Louis, prénom du reste volontiers conservé jusque dans la fiction. 

Grant Gary (1904-1986) Dandy à la coupe impeccable, tenue autant que cheveux - que divise sans raideur une raie latérale, regard bien centré, foncé sans éclat, retenu sous des sourcils bas affirmés, dont le mordant se répercute dans la géométrie du nez droit à pointe élancée, les plis obliques des pommettes, l’abaissement des coins d’une bouche à lèvre inférieure charnue, taillée au ciselet, le trapèze mandibulaire équipé d’un menton en fesses d’ange.
   Paradoxe d’indolence et d’énergie qui excella dans la comédie des années trente et mit un soupçon d’ironie dans le film sérieux.  

Hallyday Johnny (1943-) Petits yeux pâles, bridés de loup blanc fatigué que clôt un simple sourire sans le truchement des paupières et qu’accuse la flèche en accolade des sourcils pointant la racine du nez évasé en cône au-dessus d’une lippe de mérou gonflée à la pression des joues se creusant d’autant. Inversant la tendance ascendante des traits supérieurs, un bouc cruel la cerne.
   Composite grotesque que dément de profil le caractère léonin du front buté, de l’angle accusé du nez fort et du menton carré. 

Hepburn Audrey (1929-1993) Comment peut-on être si fine avec d'aussi épais sourcils ?
   C'est le paradoxe d'Audrey, personnage frondeur et délicat à la fois.

Hepburn Katharine(1907-2003) L'âge venant, peau tendue sur armature faciale formée d’éléments composites en liaison abrupte : mâchoire naviculaire et pommettes saillantes que sépare la tranchée des joues, et domine la crinière volontiers expansive sur front vertical. Saisissante androgynie à bouche amère, sous la rection d’un nez aux narines béantes mais fermes à substantielle cloison majorant la pointe, et racine élargie entre les sourcils fléchis aux tempes, soyeux parement des longs yeux clairs aux coins externes aigus comme d'un seul panoramique organe.
   Bref, piment à ratatouille, pouvant faire merveille dans la comédie, surtout la screwball comedy, mais exigeant du doigté dans le mélo, qui relève déjà en soi de l’excès.       

Hessling Catherine (1900-1979) (Nana de Renoir, 1926). Masque plutôt que peau. Perçant la façade blafarde, la double fente du regard trop clair, comme surexposé de l’intérieur, semble ouvrir sur le vide. Chute gestuelle d'une épure, la courbe flexible de la moue brise la rectitude élancée de l'arrête nasale. Le profil n'est rien d'autre que le sillage prolongé des rinceaux d'un fabuleux palais virtuel que commente un décor sans épaisseur. Le tragique n'est ni dans la psychologie, ni dans le naturalisme zolien, il est dans la persistance aveugle d'une apparence inepte.
   Nana n'est pas mauvaise. Elle est le jouet inerte de forces malignes

Heston Charlton (1923-2008) Soleil vert, 1973 : corps athlétique, traits à la fois délicats et marqués de rides viriles finement amères, tranchante arête nasale adoucie par l'effacement de la courbure du menton, mais dont l'impressionnante envergure mandibulaire suggère une indomptable énergie intérieure.
   En bref, figure hollywoodienne du yankee dominateur irrésistible aux blondes.

Holt Janny (1909-2005) (Un grand amour de Beethoven de Gance, 1936) Diction si bien travaillée qu'elle ne fait guère que (sauf dans Les Anges du péché, 1943) reprendre les mêmes intonations exactement que dans ses autres rôles, ce qui lui confère une dimension interfilmique fort gênante pour la crédibilité de ce film-là. Rien ne transparaît du reste de l'âme dès lors que seules remuent la bouche et la ligne refaite des sourcils, le tout contrepointé de petits hochements de sincérité feinte. La raideur du personnage étant accentuée par la coiffure savante, la parure étudiée d'après l'iconographie d'époque, le maquillage impeccable.

Hopkins Anthony (1937-) Physionomie rétractée dans la moitié inférieure d’un bel ovale maintenant glabre, s’amincissant en triangle au menton. Ligne claire du regard s'abaissant aux angles externes de par les arcades tombantes qui les cernent étroitement : contention des ouvertures répondant à la raideur de la bouche entre les replis verticaux marquant les bajoues. Plissements faciaux en arrière-plan d’un épatement de mufle qui semble guider à l’air libre les autres sens tapis dans les chairs.

Huppert Isabelle (1953-) Rousseur hirsute sur blancheur criblée du visage hexagonal arrondi au faîte, formant large assise géométrique que rompt le galbe du menton et du saillant des pommettes, où s’inscrit une bouche tombante aux lèvres émincées d'un sinueux dessin, sous le nez bosselé dont la pointe et la cloison excèdent le plan de narines finement ailées. Paupières supérieures apparentes des yeux moyens sans émoi sous les sourcils bien écartés, d’abord ascendants et denses puis s’effilant à l'inverse en jets flexibles jusqu'aux tempes. Ensemble disparate que jugule le minimalisme expressif dans une indifférence marquée au jugement d’autrui. Intangible personnalité. Il n'entre pas du reste dans l'intention des réalisateurs d'y toucher. Encore moins des producteurs.
   Comme disait un vieux dicton oublié : "Oncques vistes coq tenir pour oyes sa poulaille".

Johansson Scarlett (1984-) Véritable personnage de bande dessinée dans Scoop de Woody Allen (2006) : petit visage blond triangulaire délicatement modelé et dont la précision des traits a la grâce d’une estampe japonaise qui fondrait en une fascinante unité l’aspect enfantin des yeux clairs bordés de sourcils à la courbure délicate jusqu’à l’épure, avec la sensualité de narines goulues surmontant des lèvres arrondies gonflées de sève. Les grandes lunettes cerclées d’or, tout en soulignant joliment la ligne des pommettes, confèrent au regard le sérieux investigateur de l’intrépide petit reporter. Tout dans ce personnage tend à s’affirmer comme simple image en déconstruisant les valeurs du star-system : physique maillolien mis en valeur par des robes amples à taille haute ou autres frusques plus ou moins loufoques.

Jouvet Louis(1887-1951) Chafouin visage triangulaire dégarni aux tempes et que mène, entre les yeux perçants à fleur de tête, bombant les paupières, un nez aquilin terminé en pointe de flèche, plus avancé que le menton, marqué mais peu saillant sous les lèvres charnues d'où filtre un phrasé net et syncopé  sans presque desserrer.  Il se fait, dans ce renflement à la fois oculaire et buccal, comme la triple moue d'un constant suspens distanciateur. Sauf abus possible du mouvement des sourcils, la force est dans le minimalisme quand, dans la face impavide, les yeux remuent en même temps que se creusent de profonds sillons entre les sourcils et autour de la bouche pourtant close.
   Personnalité au demeurant plus attachée aux planches qu'au plateau, d'où caméra idolâtre.     

Jugnot Gérard (1951-) Petit mou à crâne rondouillard dégarni et voix flûtée, dont la virilité se tient toute dans la moustache pétainiste, contre-emploi idéal pour les premiers rôles.
« Merde ! »   

Kelly Grace (1929-1982) Grâce de la blondeur ramenée en arrière, de la ligne de nuque, du délié des membres, douceur du geste et de la voix. Rotondité des pommettes dans visage carré où se détache un étroit menton donnant, avec le nez légèrement relevé, au profil son élan ; bouche charnue modérément, dévoilant au sourire deux mignonnes incisives, galbe pur des joues et du front, élégante arcature des sourcils qui, s’affinant de l’intérieur vers l’extérieur en même temps qu’ils s’éclaircissent, fixent l’eau du regard. Ce qui pourrait aussi bien se dire : blonde poupine aux candides prunelles, dents de lapins et nez en trompette.
   Paradoxe de cette innocence où la déviance fait le charme, « élégance sexuelle » selon Hitchcock, qui pensait avec raison toute hystérie en la matière nuisible au cinéma.

Lancaster Burt (1913-1994) Faible coefficient de pénétration dans l’air et traits nets de la tête étroite, comme passée à l’étau, menton carré et front bas fonceur surmonté d’une tignasse épaisse, yeux clairs écartés sous des sourcils horizontaux, nez rectiligne élancé aux ailes effacées mais narines aiguës de prédateur, bouche large et droite, bien ourlée, au sourire cyniquement carnassier, éclat de blancheur qu'accentue la peau foncée de Vera Cruz.

Loden Barbara (1932-1980) Figure triangulaire aux pommettes hautes sur joues creuses, menton volontaire séparé de la lèvre inférieure par un énergique pli horizontal, nez droit faisant angle net avec la base du front, carré du bout à cloison saillante et narines délicates, accentué de profil par l’effacement maxillaire et surmontant une bouche large volontiers amère bien que charnue, entre deux forts sillons parenthétiques. Somme toute allongé, l’appendice nasal sépare deux yeux pleins de retenue mais paupières sévères dans l’ombre des arcades soulignées par des sourcils fléchis d’un seul angle sans être relevés. Paradoxe de force et de fragilité.  
   Bref ! à la fois dur et tendre, géométrique et vague, volontaire et indécis, net et flou, ténébreux et lumineux, énergique et faible, sous une cascade blonde indocile, regard aigu en suspens interrogateur, le beau visage creusé de Loden dans Wanda (1970) cristallise un questionnement informulé mais nécessaire derrière le masque de résignation. Paradoxe impossible dans un espace-temps quotidien, ordonné à l’ordre pratique, mais s’accomplissant de par la fragmentation filmique, qui recompose de fond en comble pour des besoins d’écriture la carte physionomique.
   D’où, difficulté à reconnaître Wanda dans la Barbara publique de trente-huit ans, dont la face fond indistinctement ce qui dans le film est jeu dialectique.

McDowell Malcom (1943-) (Orange mécanique, 1971) Doit à coup sûr ce rôle au dessin anguleux et zigzagant du côté gauche de son sourire carnassier dont la caméra se repaît.

Mitchum Robert (1917-1997), dit Big Bob. Nonchalance un peu lasse du corps à dos droit, carrure massive et poitrine caverneuse où résonne la voix, conforme à l’immobile figure triangulaire, quasi grecque de profil sur menton volontiers rentré mais creusant son sillon d'énergie, et lèvres minces laconiques, résolument pourvues de plis amers aux coins ; eau qui dort du regard. Bonace se voulant ici façade de la bête.
   Avec le naturel de celui qui s'en fiche, il entre dans tous les rôles, à vrai dire taillés sur mesure.

Monroe Marilyn (1926-1962) Onctueux ondulé de la substance, du geste et de la voix, paradoxe d’intimité grave et d’extravagance confinant au génie comique. Autant les phrases trouvent assise juchées à la pointe du souffle qui les propulse, autant chaque expression est miraculeuse rencontre de disparates : bouche en cœur ; pommette à nævus ; pointe du nez rapportée et saillie d'un menton quelque peu dédoublé sous la mandibule effacée ; circonflexe accusé des sourcils ; paupières formant large bordure fléchie à l’angle externe, étirée sur les tempes par l’efflorescence ciliaire, enveloppant l'œil dont ne reste de blanc que latéral. Quel sacré talent fallut-il pour imposer telle étrangeté !
   Rebuté par ce sexe affiché sur la figure, Hitchcock y méconnut le dépassement ludique de l'hystérie. A moins que, conscient du distancié, il l’eût, avec raison, jugé incompatible avec celui, filmique, favorable à sa propre signature.

Moreau Jeanne (1928-) Remarquable chez la jeune est l’élégance rebelle tant de la voix au timbre nasillant que des lignes : en déroulé de l’oreille oblique, pur élan de la mandibule culminant au menton, en rappel sous la pulpe amère des lèvres, du nez gracieusement busqué que domine un front dégagé, « cérébrant » la fièvre du regard.
   Avec l’âge se dévoile une histoire. Celle de la fumeuse dont la voix tend au grave. Celle du sourire qui à force de censurer les dents en avant s’est imposé une horizontalité hermétique prolongée, au-delà des commissures, dans la pliure contenant l’affaissement des joues. En se décharnant, la face se caricature, et la mâchoire inférieure semble s’être démesurément développée. Tout dénote un caractère.
   On ne peut que saluer cette force qui lui permit tant bien que mal de contenir la fureur médiatique.    

Mortensen Viggo (1958-) (A history of violence, 2005) Il y a du Jekyll chez ce Tom, dont le physique comme matériau filmique peut pencher d'un côté ou de l'autre selon les besoins. Des traits à la fois enfantins et durs. Il suffit d'un souffle du vent agitant la féminine coiffure ainsi redressée et d'un regard de passion dans le danger, d'un éclairage soulignant le menton carré frappé d'une fossette d'énergie. Tout peut alors soudain se renverser en son contraire avec une aisance proprement fantastique. On ne cesse du reste de frôler ce même registre.
   La causalité visible n'est ici qu'apparence.

Muni Paul (1895-1967) (Scarface, 1931). A trente-huit ans, caractéristiques facilitant l’extériorisation la moins prévisible. Corps pesant mais svelte ; visage paradoxal aux traits nettement dessinés en d'imperceptibles arabesques malgré le derme épais. A la base du front étroit surmonté d'une vigoureuse chevelure noire, sourcils fournis, rapprochés mais largement incurvés, marquant fortement le regard et qui, en modulant l'expression, délimitent avec netteté les sombres orbites au fond desquelles flambent les prunelles. La finesse de trait est curieusement réservée à la face, tandis que, davantage découpé, le profil se trouve soumis aux vicissitudes de la pesanteur naturelle. Ainsi nez, bouche et menton d’un dessein régulier de face se dévergondent en protubérances charnues de profil. Ce qui peut transparaître frontalement sous éclairage rasant.
   Une tension du visage suffit d'ailleurs pour que la densité charnue s'étende aux paupières, aux pommettes et à la périphérie de la bouche alors quelque peu boursouflées.

Mushkadiz Anapola (19..-) (Bataille dans le ciel, 2005) Corps de nymphe et dégaine de fillette perverse avec son nez trop court, sa voix rauque, sa chevelure d’étoupe comme une moelleuse natte où s'étendre pour jouer au docteur.

Nicholson Jack (1937-) Dégarni aux tempes mais houppé du sommet, large bulbe frontal sillonné de rides horizontales coupant les froncements léonins jaillis d’entre les sourcils à pointes labiles dédiées au regard, lequel faussement désabusé, se fait volontiers torve, écho des narines crochues reliées par des plis obliques aux commissures aiguës des lèvres qui, tout en projetant le menton, s’écartent en hexagone étiré dans un rictus sardonique révélant deux rangées carnassières.
   Performance amplement oscarisée : inversement proportionnelle à la liberté filmique.

Ogier Bulle (1939-) (La Salamandre, 1971) Visage s'offrant comme matériau transformable. Ouvrant un arc élégant sur le gracile éperon de la mâchoire inférieure, la bouche finement dessinée aux commissures semble, en une imperceptible ironie, à peine effleurer les mots qui la traversent comme des bulles. Mais il y a discordance entre le caractère élancé de l'effusion mandibulaire déviée par la grâce des pommettes, culminant à la symphyse du menton d'une part, et la large assise de l'articulation condylaire d'autre part. Véritable quadrature du cercle de la face : passer selon l'angle approprié du cadrage depuis la base articulée jusqu'au menton équivaut à changer de visage. Ce paradoxe s'étend aux immenses prunelles profondément bleutées qu'encadrent des orbites d'une régularité d'automate précieux, sans avoir le privilège du regard, qui semble se distribuer en toutes ouvertures faciales. Les mignonnes narines prennent ainsi insensiblement le relais de l'expression de l'âme, qu'on croyait exclusivement dévolue au magique éclat des yeux.
   Cette face lunaire mais charpentée, indécise même de par le caractère permutable des fonctions visagières est pourtant énergiquement couronnée d'une dense masse chevelue qui, au mépris de l'ornement académique, revendique sans hystérie une féminité vitale.

Perkins Anthony (1932-1992) à vingt-huit ans. Posée sur minces épaules démesurées, rejetées en arrière, tête pathétique et enfantine, au regard noir cerné de courts cils de même, tangentiellement accusé par le délicat cintrage de sourcils fournis, et qu’éclaire entre les fossettes des commissures et du menton un timide sourire en soudaine rupture de gravité énigmatique.
   Excès de douceur répandu jusque dans la voix, mais aussi de brusquerie inquiète qui, associées aux disproportions du corps, font craindre tout déchaînement pervers. D'où Psychose.

Pitt Brad (1963-) (jeune) Le visage ne se décline pas en délinéaments mais tout en accents circonflexes et parenthèses, imprimant de délicates dépressions dans une chair élastique dont les pommettes ascendantes indiquent la direction de petites oreilles rondes haut placées, toute une joviale effusion partant de la pointe du nez mutin, et que stabilisent les arcades aux sourcils fournis mais soyeux, rigoureusement symétriques à courbure retenue surmontant l’azur des yeux dont l’éclat pétillant culmine dans un sommet hirsute.
   « Je vous ai bien eus, hein ! ».  

Rabal Francisco (1926-2001) L'aspect physique du personnage dans Nazarin de Buñuel (1959) est tellement étranger à l’idée qu’on se fait d’un prêtre qu'il faut y ajouter foi. Homme viril à face de star avec juste ce qu’il faut de menton carré, de lèvres charnues bien dessinées, de nez droit, d’arcades vastes et profondes bordées de larges sourcils légèrement descendants aux tempes. Il y a un accord tacite entre la bouche qui s’avance sans effort pour émettre ces sons bien timbrés, et les sourcils courant comme une élégante visière mobile à la base du front, conférant un air de sincérité absolue à l’éclat des yeux dans l’ombre ténébreuse des orbites.

Reggiani Serge (1922-2004) Casque d’or, 1951. Toute la personne de Manda exprime la droiture : parole nette, échine dressée, regard direct, bouche ferme surmontée d'une moustache symétrique et tombante juste ce qu'il faut, châtiée sans affectation, sympathique relèvement du nez, casquette d'ouvrier dégageant le front, habit rude d'honnête travailleur, poing ferme.
   Si bien que, vouloir prouver l'honnêteté du personnage en lui faisant refuser l'amicale indemnité de démission était parfaitement superflu.

Ritter Thelma (1905-1969) L’infirmière de Fenêtre sur cour (1954), camériste de All about Eve (1950), chien fidèle type, au physique et manières voués éternellement à la même figure subalterne.
   Accent populaire, verbe cru, traits mal dégrossis, manches retroussées sur avant-bras râblés fleurant bon le savon noir et l'oignon, l’ont toujours déjà, en tant que ménopausée de naissance, prédestinée à cet emploi.

Schneider Romy (1938-1982) Inscrite dans un triangle posé sur sa pointe, face rythmée par le léger ressaut des hautes pommettes et le déport des condyles, adoucie par le bel arrondi d’un menton néanmoins saillant. La ligne horizontale des yeux clairs très écartés serait à mi-hauteur si, relevés aux tempes, l’arc des sourcils ne l’attirait vers le haut front lui-même limité par l’implantation sombre des cheveux. Cette disproportion sous-jacente accourcit le nez droit, dont la pointe amollie répond au caractère indécis de la bouche charnue, pathétique écho du regard un peu perdu associé à l'accent d'exil.
   Sissy jusqu'au bout, hantant toute autre figure.

Signoret Simone (1921-1985) (Casque d’or, 1951) Loin d'être prisonnière du rôle de prostituée (déjà tenu dans La Ronde, 1950 et Dédée d'Anvers, 1947) elle incarne à merveille la Vénus des faubourgs aguerrie s'abandonnant à l'amour vrai. Le visage traduit cet antagonisme : larges traits de la séduction urbaine à distance dans la forme des hauts sourcils horizontaux mourant en courbes douces sur les tempes mais à l'autre bout déviés symétriquement par une cassure anguleuse qui converge en entonnoir vers la racine d'un nez agréablement proportionné, aux ailes délicates. Ils encadrent de longs yeux effilés bien séparés, prunelles claires ombrée de cils aux angles externes. Le bas de figure un peu lourd comme du poids des vicissitudes du métier, se laisse éclipser par une bouche au gracieux dessin, lèvres pleines mais commissures déliées, coordonnées aux plissements esquissés d'un petit sourire à la fois entendu et tendrement narquois, sarcastique quand en coin. Que la tête cependant se renverse dans l'étreinte et les yeux sans jamais ciller se font pathétiquement tombants. Rompu à l'appel vénal, tout son être devient au contraire un encouragement à l'amour par le plus petit cillement, le moindre hochement de tête.
   Et quand elle se livre au baiser, il semble que ce soit de toute l'âme.

Simon Michel (1895-1975) Sous le cheveu volontiers fou, contraste entre la zone étroite du regard surmontée de fins sourcils et, relayant la longue descente des bajoues, après un léger prognathisme sublabial, le menton fuyant, s'absorbant en jabot massif à chair grumeleuse que tire la bouche épaisse, lâchant latéralement des bordées verbales, se tordant de tous côtés, et s’abaissant aux commissures entre les sillons tombés des ailes d’un nez cassé à pointe épatée. Chaos physionomique qui, comme matériau inséparable du mouvement et de la voix, s’ordonne à la commande en des configurations chaque fois renouvelées.
   Voyez surtout La Chienne et L'Atalante. Ailleurs, trône le monstre sacré, apprécié surtout comme Gueule. Entre les deux, tiré d'une pièce de théâtre où il incarnait le même personnage, il "crève l'écran" dans Boudu.

Simon Simone (1910-2005) (La Bête humaine, 1938) Offre une certaine beauté physique en partie démentie par certain angle révélant, en rapport avec des manières mielleuses conjuguées à la dureté sous-jacente du regard bleu sous cheveu noir, quelque disproportion dans l'épatement nasal, la légère butée du front, la bouche large, sinueuse et élastique, contredite par la saillie osseuse du menton et des pommettes. Le visage présente à tout moment comme un angélisme avorté, une harmonie mise en échec, qui relève d’une libre morphogénèse initiale contrariée par quelque force antagoniste imprimant un renfrognement diffus, sauvé de l'écrasement par les parties plus résistantes du menton et de la base frontale.
   Sentiment de métamorphose ratée contribuant au malaise ambiant dans La Féline de Tourneur (1942).

Spacek Sissy (1949-) (La Ballade sauvage, 1974) A en croire ce plan serré où elle s'exerce aux figures acrobatiques de majorette, Holly est un oiseau en cage. Ce qui décuple sa capacité de rupture. Le corps anorexique et le beau visage criblé de rouquine aux yeux clairs en amandes marquent pathétiquement le caractère transitoire de son être.
   Elle incarne ce moment de la vie où tout peut basculer de façon trop nécessaire pour relever de la folie, mais sa mutation est incomplète et les possibles restent ouverts.

Stewart James (1908-1997) Paradoxale robe d’innocence de l'enfantin visage au clair regard surmonté de délicats sourcils relevés, voix douce mais verbe net fusant de la bouche étroite, parcimonieuse du héros dont la prévenance recouvre une inflexible rudesse.
   Âme d’acier gainée de velours.

Streep Meryl (1949-) Visage ovale assez lourd du bas, aux fins sourcils clairs un peu relevés sur des yeux rapprochés, autour de l'axe nasal séparant obliquement les pommettes bien marquées, flanquant la bouche étroite et charnue, mais profil affilé de par l'arête du nez bosselé pointant en avant des ailes, au-dessus de la saillie mentonnière. Côté sorcière, accru par la raideur d’un sourire étriqué, qu'accuse le relief osseux et cartilagineux alentour. Mais rien d’effrayant dans ces disgrâces.
   Elles ne l’empêchent pas d’être l'une des actrices les plus récompensées au monde. En raison sans doute de la rassurante banalité, à laquelle on peut sans risque s’identifier. Mieux lui vaudrait donc, comme dans Le Diable s'habille en Prada, (The Devil wears Prada, 2006) où la peau-de-vache Miranda fait merveille, éviter absolument les rôles de petite-bourgeoise auxquels on s'obstine à l'identifier.

Stroheim Erich von (1885-1957) Jouit dans Folies de femmes (1921) de ce rôle de monstre taillé sur mesure : large bouche sinueuse découvrant des dents carnassières entre lesquelles passe une langue souple sur des lèvres humides dès la proie repérée, extrême mobilité du visage où les sentiments les plus contradictoires se succèdent, depuis le cynisme rigolard jusqu'au pathétique feint, fausse rigidité corporelle enfin évoquant une féline souplesse.
   Dans La Grande illusion (1937), petite taille mais prestance. Dos raide forçant le corps à se casser incessamment à la taille, voix prenant son temps, au seuil de l’audible mais nette, tête rasée sur nuque renflée débordant le col, nez assez fort du bout, un peu relevé dont la racine s’épanouit symétriquement par la calligraphie mobile des fins sourcils, orbites fanées accrochant l’ombre, bouche sinueuse dans la parenthèse accusée des rides tombant des ailes du nez, menton gras non saillant au ras de la minerve. Contraste entre la finesse du détail et la configuration volumique d’ensemble. Traits flexibles dans visage impassible, si bien que l’expression y est distanciée, celle du pathétique par la jonction des sourcils en bâtière gardant une réserve quasi-comique.

Testud Sylvie (1971-) On l’aurait bien vue à ses débuts dans la Petite Cosette : humble bouille chiffonnée à menton pointu, regard bleu brouillé aux paupières gonflées et pauvre sourire sur bouche minuscule, sinueuse et mobile, mais nez plus rustique, allongé avec narines gourmandes. A pris de l’assurance depuis.

Thomson Anna (1953-) (Sue perdue dans Manhattan, 1997) La voix ne forçant jamais, blafard visage botticellien marqué par la vie sans être abîmé, dont le front se plisse à la mesure de chaque atteinte de la souffrance, expression directe d'une beauté intérieure, protégée par les seules lunettes noires, de sorte que les enlevant elle s'expose à vif, Sue/Anna porte sur ses épaules l'universelle misère.
   Beauté, extérieure profanée par l'anorexie et intérieure rayonnant au sein de la laideur apparente, semble débarquée d'un monde parallèle.

Torrent Ana (1966-) (Cria cuervos, 1976) Au milieu d’un ovale lisse encadré d’épais cheveux noirs coupés courts, sous l’arc délicat d’amples sourcils nettement écartés s’appuyant sur un petit nez droit perpendiculaire à la bouche, bien dessinée mais obstinément rectiligne à la jointure des lèvres, deux immenses prunelles d’onyx cernées de cils courts et drus bombent les paupières qui les couvrent en partie.
   L’équilibre géométrique inerte : le régulier, le lisse, le net, le fermé, l’immobile, l’opaque, bref l’impénétrable s’impose.
   Contredit pourtant par un infime strabisme convergent, empreint d’une tendresse rendue sérieuse par la pointe d’amertume des commissures. Tension conjuguée au léger affleurement des angles de la mâchoire et aux ailes resserrées du nez, dans l’axe duquel les soudures de la morphogénèse impriment un énergique froncement des chairs au-dessus et au-dessous de la bouche.
   Cette dialectique se résume dans le regard où couve le feu sous l’impassibilité minérale. Tout le drame est conditionné par ce regard faussement dédramatisant. 

Van Cleef Lee (1925-1989) Face de goupil affichant la malignité.
   Le cinéma de masse a trouvé là un filon inépuisable pour les rôles de méchant.

Ventura Lino (1919-1987) Sur épaules de lutteur, tête musclée conduite par l’étrave massive du nez cassé aux ailes rentrées, solidaire d’un front que plisse l’œil sourcilleux, et surmontant une petite bouche à sourire contraint sur dentition étriquée. De part et d'autre de l'axe nasal, les coins amers des commissures font écho à la flexion externe des sourcils en une figure symétrique, sorte d’hiéroglyphe de l’indignation sincère postulant flic justicier ou généreux truand.

Walken Christopher (1943-) Fascinant, personnel et multiple. Le visage à la fois sensible et dur, fragile et implacable, fin et brutal, fripé et tendu, souriant et glacial, vivant et mort, sur un corps aussi hiératique que mobile, exprime tout le drame de l'ambivalence.
Tête de Sphinx.

Wayne John (1907-1979) Grande carcasse faisant virilement front des épaules mises en valeur par les bretelles règlementaires, mais que voudrait délier le déhanchement, ou la nonchalance affectée des membres supérieurs. Mélange de décontraction et de raideur ambulatoire à la Aldo Maccione, à se demander qui imite qui, en dépit des preuves indubitables de l'antériorité historique de l’Américain. Les inlassables mimiques d’authenticité de la profession ont concentré les tensions à la racine resserrée d’un nez fort du bout, s’évasant doucement en cornet, sans difformité jusqu'à ce que temps et whisky le bouffissent et, accentuant la cassure subfrontale, l'affaissent sur la bosselure.
  C’est surtout, de part et d’autre de cette dépression interorbitale, cœur névralgique de la grimace, l’impressionnante mobilité des sourcils, droits au repos, qui assure l’expression, modulant la géographie d'un front aux réseaux vermiculaires permanents, comme d'indécises protestations de bonne foi brisées dans l'élan. D'autant que, stabilisé par la triangulation de longs yeux clairs sans trouble (paupières lourdes avec l'âge), étirés sur l'horizontale, avec la bouche avare, le reste de la face demeure insensible, sauf léger rictus en coin redevable à la faible amplitude de l'ouverture buccale.
   Economie de plasticité servant, en raison inverse d'une timidité originelle mal camouflée, la figure superlative du dominant sûr de son pouvoir, à la fois placide et désinvolte, dont paraît-il un Chirac ne se lasse pas, on se demande bien pourquoi.   

Widmark Richard (1914-2008) Entre nourrisson pervers et extraterrestre hypercérébré. Blondinet au vaste front bombé finement ridulé dans un visage dont l’amenuisement inférieure se marque au rentré des joues ; prunelles sans éclat se détachant sur le blanc de l'œil et que barre obliquement le bord externe des paupières, les globes bien enchâssés dans les orbites étroites cernées de délicats sourcils, que divise un nez mince au-dessus d'une bouche cruelle, recouvrant une forte rangée de dents carnassières, ornement du rire sardonique.
   Comment pouvait-il ne pas être voué aux rôles odieux dans un système où l'imagination est aussi plate que le trottoir où piétinent les files d'attente du samedi soir ?  

Willis Bruce (1955-) Yeux enchâssés dans les orbites exactement, dont la vivacité relaye la vigilance des rondes oreilles plaquées. Bouche étroite entre deux profonds sillons d'intégrité reliant les ailes du nez aux commissures. Nez court et busqué ; distance des narines à la mince lèvre supérieure accusée, en rupture avec le relief du nez, de la lèvre inférieure et du menton charnus. Complexe des organes sensoriels concentré sur la moitié inférieure par la totale calvitie, y compris l’invisibilité des sourcils, déportant l’équilibre facial.
   Désertification pileuse au profit de l’énergie de l’expression comme émergence coordonnée des sens, en lien avec la vitalité voulue du corps.