CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Maurice PIALAT
liste auteurs

La Gueule ouverte Fr. 1973 81' ; R. M. Pialat ; Ph. Nestor Almandros ; Mont. Arlette Langman ; Pr. André Genoves ; Int. Monique Mélinand (Monique), Hubert Deschamps (Roger), Nathalie Baye (Nathalie : Galerie des Bobines), Philippe Léotard (Philippe).

   Philippe recueille le diagnostic fatal à l'hôpital puis assiste à la décrépitude suivie d'une longue agonie de sa mère, Monique, atteinte d'un cancer. Avec son épouse Nathalie il délaisse le domicile parisien pour la petite ville auvergnate où ses parents tiennent une mercerie dès que la malade, qui n'intéresse plus la médecine, est rapatriée chez elle. Son père Roger pourtant infidèle notoire soigne avec dévouement son épouse et à sa mort plonge dans un abîme de chagrin. Il reste seul dans sa boutique après le départ de Philippe et Nathalie.

   Il peut sembler facile de prime abord de ne pas tomber dans le cliché quand il suffirait de ne pas faire comme tout le monde, c'est-à-dire de ne pas contribuer à la banalisation générale de la mort. Le film démontre au contraire à quel point en renonçant aux concessions ordinaires on peut s'aliéner le public.
   C'est cette prise de risque qui donne au film sa force. Elle tient à ceci : la mort est laide et la condition humaine misérable, ne craignons pas d'exposer laideur et misère pour honorer la vérité. Le plan séquence et le long plan fixe sont un moyen de nous mettre le nez dedans, de faire face à ce que l'on a coutume de méconnaître pour pouvoir exister. Y compris le mouvement d'appareil, dans cette inadéquation ou ce décalage relatif à des figures du réel, par nature totalement indifférentes à toute intention de filmage. Associé au plan fixe qui dure, le cadrage en plan large décadre jusqu'à l'anamorphose la pauvre petite tête livide émergeant de sous les draps. Le père et le fils au premier plan de dos, l'ouïe tendue vers le souffle traînant, caverneux, assourdissant, contemplent impuissants la mort au travail.
   Surtout, ce drame est concret, c'est-à-dire qu'il s'inscrit dans un monde au caractère multiforme, et n'excluant pas les contradictions. Le père continue à fréquenter sa vieille maîtresse et à draguer les minettes, ce qui ne l'empêche pas avec une grande douceur de masser un pied de la moribonde en veillant à ne pas trop le découvrir. Le fils quant à lui ne dédaigne pas passes ou passades tout en choyant son épouse. Le monde alentour existe non seulement par le choix des décors et des figurants, sans doute authentiques et en tout cas filmés dans ce qu'ils ont d'authentique comme témoignage social, mais aussi parce qu'il doit compter avec les contraintes de l'espace géographiques, l'écartèlement entre Paris et l'Auvergne.
   Les situations typiques confinent à l'absurde, ce qui est encore un gage de vérité. A l'hôpital, un père et un fils au chevet de la mère s'engueulent à qui mieux-mieux, sans autre utilité que celle de la vie qui s'écoule avec ses heurts et ses contradictions, ce contre quoi semble impuissante l'asepsie hospitalière. La scène du repas des obsèques est une merveille d'inanité nécessaire, avec cet officier en uniforme, de dos, présidant en silence face aux convives qui échangent des fadaises à peine audibles tandis que le père va sangloter devant un canon au bar en tentant de se confier à la patronne, qui se dérobe.
   En bref, un des rares films qui nous questionne tout en étant d'un réalisme noir, ceci parce qu'il procède minutieusement à la remise en place d'une réalité fondamentale, censurée par notre société : la mort. La sobriété du filmage, et le refus des moyens musicaux de stimulation sont le plus sûr moyen de laisser s'extérioriser un dessein qui se passe de fioritures, ce qui est vrai de l'art en général. 23/06/08
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