CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Jacques TATI
liste auteurs

Les Vacances de M. Hulot Fr. N&B 1953 96' ; R. J. Tati ; Sc. J. Tati, Jacques Lagrange, Henri Marquet ; Ph. Jacques Mercanton, Jean Mousselle ; Déc. Henri Schmitt ; M. Alain Romans ; Pr. Fred Orain ; Int. J. Tati (M. Hulot), Nathalie Pascaud (Martine), Michèle Rolla (la tante), Valentine Camax (l'Anglaise), Louis Perrault (M. Fred).

   Alors que la foule s'entasse dans le train où l'on remarque une jeune fille, M. Hulot lance sa Salmson (VAL5 1925 ?) sur la route des bains de mer. Doublé par les autres vacanciers, il arrive bon dernier et surtout après Martine, la jeune fille du train, qui, importunée par les pétarades de l'antique véhicule arrivant enfin, ferme sa fenêtre. Elle va néanmoins lui marquer une certaine tendresse. Pour la petite société de la pension estivale au contraire, c'est, dans un jeu de quilles, un chien qui tenterait d'imposer des règles incompréhensibles.
   À travers ces petits-bourgeois c'est la France profonde qui est visée dans sa facilité à entrer en état de somnolence au sortir d'une phase de l'histoire dominée par la haine. Finalement Hulot ne trouve grâce que devant les marginaux : un retraité écrasé par sa moitié, l'épouse délaissée d'un homme d'affaires, des enfants, une vieille Anglaise solitaire. Figure de la femme inaccessible, Martine est de plus entraînée dans le mouvement général. L'échec du protagoniste est donc tellement pathétique qu'il suscite la sympathie du public.

   Ce qu'il y a de remarquable dans ce film est son indépendance relativement au cinéma dominant, et les recherches dont il témoigne pour échapper au carcan de la représentation (1) et du schéma narratif. Non seulement le principe d'une intrigue structurante y est refusé, mais le langage cinématographique y est déployé en tant que tel. Du côté du son : Les mots sont déformables Hulot/(hublot)/julot/culot/fulot/führer, je vous enteng/tank.
   T
imbre, ton et accent sont plus importants que le sens : voix déformée et incompréhensible du haut-parleur, ton compassé des hommes politiques à la radio ("l'heure est grave !"), voix aiguë du commandant, accent banlieusard et titi, méridional (Schmutz), sud-américain, snob (Mme Dubreuil), pseudo-américain (les jeunes gens), langue anglaise. Le nom burlesque Schmutz, opposé aux sérieux Dubreuil et Durieux (le ministre).
   La musique intradiégétique, donc non directive, la plupart du temps (sur la plage, chez
Martine, au bal) favorise tous les désancrages. Les bruitages : souffle, vapeur/vagues, sifflements (oiseaux, vent, radio à lampes/voix du capitaine, fusées d'artifice, pneu se dégonflant) pétarades et déflagrations, grincements métalliques, bruitages burlesques (ressort de porte de la salle à manger, piano brutalisé, pouet-pouet, corne du bus) sont interchangeables. Il y a un univers libre du son, qui n'est plus une propriété des objets, détaché de sa cause. Certains sons désignent une autre cause que celle présentée, comme le grincement métallique des voitures et des fauteuils roulants ou pivotants, qui évoquent des chenilles ou des tourelles de char ; tandis que les pétarades de la voiture et du feu d'artifice imitent la mitrailleuse. Ou encore le sifflet est associé à la flexion des jambes comme si les gymnastes occasionnels se dégonflaient ou émettaient quelque bruitage incongru.
   En général, les choses sont soumises à des conditions physiques burlesques, à des coïncidences impossibles ou absurdes : la voiture noire glissant silencieusement devant une boutique à l'allure de pompes funèbres, les deux parapluies accrochés, le bateau de pêche filant par accident au bout de son câble devant des femmes dévidant des
pelotes, le chien tacheté comme la chaussée où il serait resté allongé pour la sieste aussi longtemps qu'il le faut pour se confondre avec le sol environnant, la voix du capitaine et la radio, le serveur jetant son torchon sur l'épaule pendant qu'une cliente met un foulard, les donnes de bridge interférant à cause d'un siège pivotant, le tableau qui s'incline à chaque fois qu'on en redresse un autre, la chambre à air/couronne, le commandant saluant des mules, etc.
   Certains objets se transforment par faux-raccord, comme le bus à l'arrêt devant la maison Dubreuil pourvu soudain d'une sorte de plate-forme avec un contrôleur qui tire sur une chaîne comme dans les bus parisiens.
   Les choses, êtres ou gestes, sont déformables comme les sons et phonèmes. Ce qu'indique aussi bien les grimaces de Tati imitant une femme à l'accent anglais, que la
guimauve sauvée in extremis du sable. La maison Dubreuil est un castel où loge Martine dans sa tour comme une Dame de jadis cloîtrée (épaulettes et coiffure à macarons) ; la pétrolette, une poussette d'enfant ou une Jeep lorsqu'elle est décapotée ; le fauteuil roulant du chasseur, une tourelle de char. Les toiles de tente rayées, des drapeaux américains que salue le commandant. Le geste de la main de Mme Dubreuil s'identifie de plus au salut militaire du commandant sous sa fenêtre. Les vêtements vides sur le porte-manteau deviennent des fantômes associés au sifflement du vent comme celui de la chambre à air du cimetière. L'éclairage antisolaire donne à Martine un air irréel, fantomatique.
   Qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre artistique ? Un système de décalages à effet de dévoilement, à la fois libérateur et " sommatif " : c'est bien ce que nous avons là ! 2000 (Voir également mon article publié "
La disparition" ainsi que "Les Vacances de Monsieur Hulot comme écriture" in D.W., Septième art : du sens pour l'esprit, pp. 223-236). liste titres sommaire

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