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cinéma artistique

L'art pour l'esprit

par  Daniel Weyl

Texte pour le catalogue de l'exposition consacrée au peintre Denis Ansel, du 23 janvier au 7 mars 2004 à Mulhouse

 

Surmonté d'une monstrueuse excroissance cérébrale qui prétend exercer le contrôle, l'homme est un animal déraciné, réduit à assurer avec de faibles moyens la sauvegarde de ses équilibres vitaux.

Par bonheur, il dispose de pratiques régulatrices. Ainsi de l'art pour l'esprit, cette force étrange, ne s'accomplissant qu'avec la culture qu'elle contribue à développer pour qu'en retour s'ensemence à chaque fois autrement le terreau cortical. Le nouveau-né est doublement étranger au monde qui l'accueille, sommé de s'assimiler à grand-peine ce qui est la condition de son humanité, la culture, tout en étant porteur d'exigences qui la bousculent : étranger par conséquent du dehors puis du dedans.

Si l'art peut se prévaloir ici d'une fonction c'est bien de réapproprier les valeurs au mouvement de l'esprit procédant de l'incessante irruption de forces neuves.

Mais l'esprit humain est aussi dévoré d'inquiétude fondamentale. Non seulement absurdité du néant ou contingence de l'homme dans l'univers, mais folie de l'esprit lui-même : voué à défier l'impossible, à s'effrayer soi-même d'oser l'inconcevable ou, pour surmonter le spectre du néant, à se projeter d'extravagants horizons imaginaires.

Nulle doute que, seul apte à réconcilier avec lui-même l'esprit désemparé, l'art est une des rares prouesses de la culture à hauteur des enjeux spirituels.

Encore ne s'agit-il pas tant en soi de la teneur d'actions capables d'infléchir le destin, que de savoir ce qui les légitime. Car nulle molécule de sagesse ne vient tempérer la constante avidité des forces du renouvellement et rien n'est donné d'avance pour succéder au renversement de l'ordre ancien. On va jusqu'à suspecter le Bien de gripper le jeu de l'aventure humaine, le meilleur et le pire étant mis à égalité. Favorisé par les médias qui multiplient les débats contradictoires sans exclusion de tendance, au nom des valeurs démocratiques, le mépris peut revendiquer la même utilité sociale que l'amour de l'humanité. Davantage, on a vu des peuples entiers devenir aveugles aux intérêts de leur propre dignité, voire de leur survie.

S'il y a espoir de discernement, c'est toujours à l'art que nous le devons, à la brutalité d'un éclairage capable tout à la fois d'abolir la rassurante confusion idéologique des catégories, de tourner en dérision la soumission à l'inessentiel, de faire éclater l'évidence de ce qui est vital au présent et au futur.

Il serait donc question d'une fonction éthique. Certes, mais l'art n'a pas à prendre la parole. S'il pouvait formuler ses exigences, il verserait dans ce qu'il n'est pas : le discours savant. Rien n'est plus contraire à sa condition que le message et dans la mesure où elle suppose une déclaration, la question de l'engagement s'avère être un faux débat. Le propre de l'art est au contraire de suppléer à la faiblesse du discours qui, pour formuler les questions essentielles, requiert un lourd arsenal conceptuel appuyé sur un acquis de savoirs considérable. L'art au contraire a des raccourcis vertigineux où s'abolit l'opposition entre raison et passion. Alors que la science s'adresse à cette fragile émergence appelée conscience, l'expérience artistique ébranle la totalité de l'être. Ce qui entraîne nécessairement des modifications du comportement moral, social, politique. C'est donc en aval que pourra se produire un effet d'engagement.

De cette redistribution des frontières entre les fonctions psychiques dans la démarche artistique s'ensuit un bouleversement des règles du langage qui en est le support. La philosophie, elle, ne réinvente pas le langage. Si par chance elle bâtit de nouveaux paradigmes, les vieilles procédures opératoires restent seules valides pour articuler sur ces bases un questionnement inédit. Le philosophe ne retire pas sans s'être excusé la chaise présentée du même geste au postérieur de l'invité charmé. Sans prendre de gants au contraire, l'art vous saisit d'emblée à la gorge. La transversalité de ses voies défait le jugement qui tient généralement lieu de masque commode. Sommé de déposer armes et bagages, on ne peut qu'être rendu sur le point de savoir avec Cioran que "dans cet univers provisoire nos axiomes n'ont qu'une valeur de fait divers".

En considérant néanmoins qu'il n'est guère question de prise de conscience, laquelle est toujours-déjà frelatée par le dogmatisme inhérent à toute satisfaction, l'art ne saurait laisser l'esprit en repos. Contrairement aux produits jetables de la consommation, il continue indéfiniment, sans s'y réduire, à travailler son tréfonds, pour nous empêcher de mourir de la vérité dirait Nietzsche.

Cette impulsion salutaire se prolongeant au-delà du contact concret avec l'œuvre artistique, jointe au sentiment qui l'accompagne de l'immensité de l'esprit, accrédite en outre la doctrine platonicienne d'un ciel des idées. Isolant l'essentiel de l'accessoire, loin des consensus dominants qui ramènent le monde intérieur à des configurations grossières, l'art satisfait au besoin de plonger dans les abysses de l'esprit pour en éprouver la vocation à affronter l'impossible.

En cela il prend le relais du sacré dont nous a privés la marchandisation généralisée en ravalant l'absolu au rang de valeur d'échange. De ce qu'elle répond au primordial besoin de transcendance de l'Homme, l'œuvre d'art véritable, est en effet aujourd'hui le seul produit connu susceptible de s'acheter sans appartenir au monde qui en permet la transaction.

Au total, l'art se dérobe à toute mesure. D'où la difficulté. Ce que je perçois de prime abord dans l'objet artistique n'est que l'émergence palpable d'un jeu qui met à mal les catégories admises et ouvre sur un travail de remaniement. Ce qui le règle est un enjeu essentiel de l'existence humaine. Enhardi par les découvertes des sciences de l'homme, notamment la récente éthologie humaine, je n'hésite pas à lui donner le nom d'amour.

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