CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Alexandre MEDVEDKINE
liste auteurs

Le Bonheur (Stchastié) URSS muet N&B 1934 65' ; R., Sc. A. Medvedkine ; Ph. Gleb Trojansky ; Pr. Moskinokombinat ; Int. Piotr Zinoviev (Khmyr), Elena Egorova (Anna).

   Incapable en tout, le moujik Khmyr est en outre victime de sa condition : le sort même semble avoir pour mission de le persécuter. Avec sa femme Anna et son vieux père qui a trimé soixante ans sans pouvoir toucher une friandise, il cherche le bonheur. Tous trois observent par un trou de la palissade le riche Foke s'empiffrant de gâteaux sans même lever le petit doigt : ils volent tout droit d'eux-mêmes dans sa bouche. Le vieux père poussé par un sentiment d'injustice tente de dérober les gâteaux la nuit venue. Mais surpris par le propriétaire, il meurt, la barbe dressée de saisissement. A l'enterrement le pope réclame de l'argent et Foke des dédommagements.
   Anna envoie son époux chercher le bonheur. Sur un pont, il avise un portefeuille bourré pour lequel deux moines voleurs sont en train de s'entretuer. Il tire profit de leur inattention et croit avoir trouvé le bonheur dans cet argent. A la maison les tracas quotidiens l'attendent : son cheval à gros pois mange trop. Sous les yeux de la cigogne, Anna doit le descendre sur son dos du toit de chaume dont il n'a pas laissé grand chose. Le même animal qui doit gravir des pentes vertigineuses attelé à la charrue fait la grève. Anna le remplaçant tombe inanimée d'épuisement. Khmyr la couvre de fleurs et, accompagné de son accordéon, entonne une chanson d'espoir dans laquelle il s'imagine être le tsar se régalant à la table de son palais. Anna se ranime et, ragaillardie, reprend le harnais.
   Déjà arrivent les accapareurs : percepteur, religieux, Foke qui exige la moitié de la récolte et autres parasites. La moisson est abondante, Khmyr et Anna dansent de joie, mais on les dépouille si bien qu'il ne reste rien quand arrivent les voleurs, qui se contentent du cheval. Khmyr voulant mourir se fabrique un cercueil. Foke le dénonce à la police : "Si le moujik meurt, qui va nourrir la Russie ?" Avec le renfort de l'armée, les autorités viennent lui contester le droit à la mort. Il est arrêté et fouetté malgré sa vaillante épouse qui a repris le cheval et s'interpose. Khmyr a maintenant perdu toute foi dans le bonheur.
   Le couple travaille au kolkhoze où Khmyr est aussi lamentable qu'Anna admirable, tandis que Foke perpétue ses méfaits. Il se fait accepter par le kolkhoze en arrêtant un tracteur fou dont il avait lui-même soûlé le conducteur. Khmyr est chargé de garder la grange à blé qui est emportée par les
voleurs. A la tête des kolkhoziens, Anna les arrête. Enfin le pauvre Khmyr est si maladroit que sa moitié le chasse au motif qu'il n'est pas un homme. Foke le console pensant l'associer à ses projets. Son intention est de mettre le feu à l'écurie, ce qu'il fait. Khmyr en sauvant les chevaux manque perdre la vie. Foke est enfin confondu. Khmyr réhabilité va en ville avec Anna s'acheter un beau costume. Personne ne veut récupérer ses hardes, qu'il abandonne aux voleurs dans la campagne. Ceux-ci s'entredéchirent pour des haillons sous les yeux réjouis du couple dissimulé à proximité et, du coup, réconcilié. Point n'est besoin de préciser que Khmyr a enfin trouvé le bonheur.

   Il a été dit que c'était un film à la gloire du kolkhoze ! Mais cette farce poétique a su déjouer la terrible censure stalinienne malgré ses insolences. Sans doute ce ton de conte populaire loufoque tourné dans des décors mêlés de carton-pâte, ajouté à la réputation de bon communiste de l'auteur, eurent-il de quoi endormir la méfiance des bureaucrates du Parti. Peu viril, naïf et maladroit, Khmyr est d'autant plus minable que son épouse est la figure type de l'héroïne de kolkhoze. Laquelle est en fait tournée en dérision à parodier de façon burlesque le style réaliste-socialiste.
   L'étalage d'optimisme du
kolkhoze n'est pas non plus sans singer les films de propagande. La présence dans une unité d'État de production agricole d'un hurluberlu tellement flemmard qu'il contamine son cheval est pure malice. On voit en outre, que par un anachronisme à valeur satirique, le collectivisme soviétique n'exclut pas la société tzariste, sous-entendant que le principe n'est pas mort et que la religion, sous les espèces blasphématoires de religieuses nues sous la gaze noire n'a fait que changer d'obédience. La face d'idiot béat des militaires quant à elle orne carrément l'uniforme de l'armée rouge… L'interdiction majeure, celle du droit à mourir est à la mesure de l'oppression idéologique stalinienne.
   En définitive, n'en déplaise à cette dernière, il n'y a pas de recette officielle du bonheur. N'importe quel idiot, fût-il inapte au kolkhoze, peut la rencontrer trivialement au détour du chemin. Loin du prestigieux courant dominant, le scandale de cette morale va de pair avec la liberté esthétique du film. 5/10/03
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