CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Sergueï PARADJANOV
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Les Chevaux de feu (Teni Zabytykh predkov) URSS VO couleurs/N&B 1965 90' ; R. S. Paradjanov ; Sc. S. Paradjanov et Ivan Tehendel d'après la nouvelle de Mikhail Kotzubinsky à l'occasion du centenaire de sa publication ; Ph. Juri Ilienko ; M. Miroslav Skorik ; Pr. Studio Alexandre Dovjenko ; Int. Ivan Mikolaitchouk (Ivan), Larissa Kadotchnikova (Marichka), Tatiana Bestaeva (Palagna), Spartak Bagachvili (Youri, le sorcier), Nicolaï Grinko (le berger), Leonide Engibarov (Miko le muet).

   Dans les Carpates anciennes, le frère du petit Ivan meurt sous un arbre abattu en voulant sauver son cadet. Bientôt le père trépasse d'un coup de hache à la suite d'une altercation. Ivan s'éprend de la petite Marichka, la fille du meurtrier. Le jeune couple grandit sans que faiblisse l'amour, malgré l'opposition des familles et la malveillance des commères du village, qui toisent le ventre de la jeune fille. Cependant Ivan et sa mère étant trop pauvres, le fils doit se faire berger dans la montagne. Les amants se quittent en se donnant virtuellement rendez-vous chaque soir par la médiation de l'étoile du Berger. Bientôt pourtant Marichka ne peut s'empêcher d'aller rejoindre son bien-aimé sur les hauteurs. Elle fait un faux pas en sauvant un mouton noir en danger sur la rive granitique encaissée de la rivière où elle se noie.
   Rongé de désespoir, Ivan se replie sur lui-même jusqu'à se clochardiser puis, sollicité par la communauté, reprend en apparence goût à la vie, via la personne de Palagna. Il l'épouse sans pouvoir en satisfaire la chair tout en déplorant n'avoir pas de descendance. Sacrifiant en même temps aux rites païen et chrétien de la fécondité, Palagna prie la nuit toute nue dans une saulaie. Elle y est surprise par le sorcier Youri qui tente d'abuser d'elle. Elle cèdera plus tard, impressionnée par les pouvoirs du sorcier sur la tempête. A la taverne, le couple adultère ne se gêne pas devant le mari. Les deux rivaux brandissent la hache. Le sorcier jette un sort. Envoûté, Ivan erre dans la montagne où résonne l'appel de Marichka. Son fantôme l'entraîne dans l'au-delà. La cérémonie funèbre qui s'ensuit s'achève par une orgie qui fait trembler le cadavre.

   Le récit, très coloré, se déroule comme un conte traditionnel avec des personnages typés et costumés, s'adonnant à force rites profanes, sur un accompagnement permanent d'instruments de musique (guimbarde, cor de montagne, pipeau, cornemuse), de clarines, de chants, de litanies et de chœurs traditionnels, entrecoupés de commentaires hors champ de personnages, parlés ou chantés. Les actes importants du reste se manifestent sous forme symbolique(1). Lorsque l'enfant Ivan arrache au cou de Marichka le collier de graines rouges on comprend une précoce défloration, d'autant qu'adulte il lui fera manger des graines identiques. Beaucoup plus tard le même geste brisant le collier de Palagna pendant la nuit de noce introduit la morte dans la vie maritale. Des fantasmagories en image comme ce cheval constitué de branchages et surmonté d'un cavalier au crâne de bouc en équilibre et couvert d'oripeaux jettent l'ambiance trouble de la magie.
   C'est aussi la métaphore qui amplifie le tragique. A la mort de Marichka succède le passage de deux chasseurs transportant un ours abattu lié sur une perche. Aussitôt la peau est tendue sur un cadre à sécher. Puis Ivan se roule de douleur sur l'immense radeau de rondins qui sonde la rivière. Tout cela participe d'une stylisation qui évite à l'émotion la fausseté du sentimentalisme. La caméra tournoyante épouse le mouvement des danses tout en suggérant par ces filages panoramiques la spirale du malheur que le motif de la hache, complété par des éléments récurrents de décor rouge vif, vient régulièrement rappeler, parfois sous la forme la plus anodine d'un outil de travail ou encore du bruitage hors champ d'une cognée. Marichka reste présente après sa mort non seulement à travers la figure d'une biche broutant au pied de la tombe mais surtout par le biais du comportement perturbé de son amant. A la parade d'une fête de village il porte la faux et le masque de la mort comme s'il était à la fois dans ce monde-ci et dans l'autre. Avant même son enterrement, deux croisées de la maison anticipent leur réunion dans la mort sous la forme des deux croix de la membrure. Huit enfants assistant au départ de l'enterrement de l'intérieur de la maison sont disposés chacun dans un des huit carrés formés par les croix des deux fenêtres contiguës.
   Le montage n'est pas illustratif mais organique, faisant jouer par décalages entre elles les images ou par chevauchement image et musique ou bruitages et commentaires
off. En bref un film impressionnant par l'originalité des moyens mis en œuvre et le style particulier qui valut à Paradjanov des années de prison. Ce qui ne va pas sans quelques surcharges, les effets de folklore pouvant apparaître davantage comme un placage pittoresque que comme une mise à distance de l'événement en vue du rapprochement de l'ensemble. D'autant qu'une composition de fosse totalement superflue vient parfois souligner lourdement les moments les plus douloureux.
   On ne peut néanmoins que reconnaître le caractère inimitable de l'œuvre de Paradjanov, qui s'inscrit pleinement dans le patrimoine artistique mondial. 30/09/03
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