CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Jane CAMPION
Liste auteurs

La Leçon de piano (The Piano) Nouvelle-Zélande VO 1993 120' ; R., Sc. J. Campion ; Ph. Stuart Dryburgh ; M. Michael Nyman ; Son Lee Smith ; Cost. Janet Patterson ; Pr. Jan Chapman ; Int. Holly Hunter (Ada), Harvey Keitel (Baines), Sam Neil (Stewart), Anna Paquin (Flora) ; nombreuses récompenses parmi lesquelles, Palme d'Or et César du meilleur film étranger 1993.

   Au XIXe siècle, Ada, jeune femme écossaise affligée de mutisme, débarque sur une plage de Nouvelle-Zélande flanquée de sa fille Flora et d'un piano, pour épouser un colon qu'elle n'a jamais vu. Accompagné par son ami Baines, Stewart, le futur, refuse, malgré les porteurs maoris, de s'encombrer du piano à travers le bush jusqu'au domaine. La cérémonie nuptiale se déroule à la va-vite en raison d'un orage. Ada demande bientôt à Baines de la mener à son piano. Elle joue éperdument face à la mer. Baines convainc Stewart de lui échanger l'instrument contre des terres qu'il convoitait, puis d'autoriser son épouse à lui donner des leçons à domicile.
   Le mariage est un fiasco. Baines propose à Ada un marché érotique. Selon un tarif dont l'unité est la touche, elle regagnera petit à petit son piano en satisfaisant ses désirs. Lesquels d'abord bénins, finissent par s'arrêter au seuil ultime. Se refusant à pousser plus loin le jeu sans amour vrai, Baines met fin aux leçons. Ada vient alors d'elle-même se donner, sans savoir qu'accidentellement Stewart assiste de l'extérieur à l'acte par une fente de la cloison. Malgré cette ambiguïté voyeuriste il la séquestre d'abord avec sa fille puis, sur sa parole, décide de lui faire confiance. Mais, chargée d'un message d'amour gravé sur une touche, la petite trahit sa mère en remettant l'objet à Stewart. Hors de lui le mâle frustré sectionne d'un coup de hache un doigt de l'infidèle sous les yeux de sa fille.
   Ada, qui a découvert l'amour, s'intéresse au corps de son mari tout en continuant à se refuser à lui. Stewart finit par craquer et l'abandonne à Baines. Les amants s'embarquent avec le piano. Ada le fait jeter par-dessus bord, se laissant volontairement entraîner par la corde qui l'attache, puis renonçant à mourir, refait surface. Elle finit banalement en ménage donnant des leçons sur un nouveau piano, munie d'une prothèse de métal fabriquée par Baines.

   La mise en scène est soigneusement étudiée pour que tous les éléments concourent à l'expression d'une lutte entre la mentalité victorienne et une passion scandaleuse, en vue d'un plaidoyer pour l'épanouissement féminin.
   Le paysage maritime, le bush luxuriant et la vie libre des Maoris constituent le décor de la passion émancipée, opposé à la société puritaine des colons où Ada ne respire que grâce au piano. Illettré et vivant avec les Maoris dont il a adopté les coutumes, Baines représente cet univers libre.
   La
meilleure part du film est dans la vision du désir féminin, à l'encontre de la marchandisation dominante du corps érotique de la femme, qui devient ici un objet fragile et précieux, sans être soumis. L'eau et la musique en commentent la fluidité paradoxale, capable de supporter des charges extrêmes. L'immersion du piano signe avec le début de la conjugalité la fin de la grâce.
   Il est pourtant à déplorer que sous des dehors artistiques pointe la performance commerciale. Les importants moyens mis à la disposition de la réalisation (sept millions de dollars) semblent avoir inhibé plus qu'encouragé toute initiative filmique à la hauteur des contenus subversifs du scénario. Resté à mi-chemin, l'érotisme ne dit rien du frémissement de la chair féminine et, tout aussi dépourvue de sensualité, la musique est une rengaine qui prend beaucoup trop d'importance en durée, se substituant à l'expression émotive de l'héroïne et invitant à un survol béat des images.
   Celles-ci semblent du reste réfractaires à tout principe artistique d'ensemble. Le jeu parfait des acteurs, la beauté des décors naturels ou la qualité esthétique de certaines scènes, se détachent de l'œuvre, faute d'une profondeur essentielle à quoi les rapporter. Ainsi d'Ada paraissant s'enfoncer lentement dans la boue après la mutilation. C'est beau en soi, mais pas dans le film.
   Un chef-d'œuvre absolu de plus qui s'étiole avec le temps et dévoile son ficelage. 15/03/03
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