CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Miloš FORMAN
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Au feu les pompiers (Horí Má Panenko) It.-Tchéc. VO couleurs 1967 72' ; R. M. Forman ; Sc. M. Forman, Ivan Passer, Václav Sasek et Jaroslav Papoušek ; Ph. Miroslav Ondrícek ; Mont. Miroslav Hájek ; M. Karel Mareš ; Pr. Filmove Studio Barrandov/Carlo Ponti ; Int. Vaclav Stokel, Josef Svet, Jan Vostrcil, etc.

   Dans la petite ville de Vrchlabí les pompiers bénévoles organisent un grand bal avec tombola et élection de Miss Pompier, à l'occasion de la remise d'une hache d'or dans son coffret au vénérable président d'honneur. Cela commence emblématiquement au générique par une panne d'extincteur d'où s'ensuit l'anéantissement par les flammes du calicot décoratif à la gloire des Pompiers. Âgé de 86 ans, le récipiendaire est atteint à son insu d'un cancer, ce qui explique qu'on n'attende pas davantage pour l'honorer, alors que la hache d'or fut acquise un an auparavant.
   La sélection des candidates par le comité du bal, aréopage de vieux égrillards, s'achève dans la fuite éperdue des jeunes personnes terrorisées vers les toilettes "Dames", lieu dont même les pires sinistres ne sauraient autoriser l'accès à l'Homme du feu. L'alcool aidant, c'est la confusion générale. On capture les traînardes qu'on charge sur l'épaule comme des paquets puis, à défaut, les "vieilles" dont l'une est portée sur le podium pour un simulacre de couronnement.
   Mais un incendie se déclare chez un vieux paysan. Tout le bal s'y porte, au grand dam du limonadier qui court après ses consommations impayées. Un bar est néanmoins dressé à proximité dans la neige et, tout en tâchant de lui en détourner les yeux, on réchauffe le sinistré au feu qui achève de dévorer son bien. De retour au bal, une quête est organisée en sa faveur, réunissant les billets de la tombola, dont on va s'apercevoir que les lots ont disparu. Le président du comité invite l'assemblée à un sursaut d'honnêteté. Que les lots soient remis en place à la faveur de l'obscurité. Mais la lumière soudain rejaillie surprend le pompier Joseph en train de restituer la tête de veau. Le malheureux s'évanouit de honte.
   Devant Joseph se remettant lentement allongé sur des chaises, une discussion loufoque s'ensuit sur la question de savoir s'il n'aurait pas mieux fait de garder le lot pour ne pas se trahir. La réputation du corps des Pompiers Volontaires est sérieusement écornée. Entre-temps, le bal étant déserté, on a oublié le vétéran toujours planté sur sa chaise dans la grande salle vide. La remise solennelle de la Hache d'Or est encore possible. La cérémonie se déroule avec discours et contre-discours. Mais le précieux coffret est vide.

   Si le film développe bien, épinglé par l'humour et la dérision, un microcosme de la société sous le régime communiste, il constitue, à quelques mois du Printemps de Prague, une féroce satire du système. Ce n'est pas pour rien qu'il fut interdit à vie d'exploitation sur le territoire, ni que Carlo Ponti, le coproducteur italien, récupéra ses billes en obtenant le remboursement de sa participation (les droits furent rachetés par les soins de Berry et Truffaut).
   Gérontocratie masculine, incapacité des responsables, échecs répétés, institutionnalisation du chapardage traduisant la pénurie des produits de première nécessité, voire bêtise régnante, voilà le tableau. Bien que la peinture des petites gens procède d'un regard tendre par la façon dont, grâce au non professionnalisme et à l'improvisation, elles sont croquées dans la justesse du trait et la richesse de l'éventail des types et des situations.
   Premier atout : l'économie du matériau. Tout se tient dans les locaux du bal qui sont aussi ceux des pompiers, et dans l'extérieur du sinistre. Il s'agit donc de creuser sur place et non d'accumuler indéfiniment les matières. C'est, mis en
œuvre par le montage, au moyen d'un principe simple que se développe le récit : l'action suivie de sa négation. Le montage serré ne cesse de faire alterner les actes ou les faits avec l'effet antagoniste qui les annule, ce qui se solde en fin de compte par un résultat négatif.
   Les figures dominantes du récit sont l'indécision et le contrordre. Chaque membre du comité ne cesse de chercher dans le regard d'autrui approbation ou refus. On se glisse à l'oreille des remarques et propositions avec des regards en coin. Certains affectent d'être occupés ailleurs s'il faut un volontaire. Tout cela n'étant pas sans parodier le climat de peur que pouvait susciter l'omniprésence de la police politique. Les épouses jouent un grand rôle dans le jeu des revirements. C'est celle du pompier honnête Joseph qui a chapardé la tête de veau. Celle d'Otto qui impose ses exigences contradictoires quant au choix d'une fille. De sorte que ce ne sont jamais les critères rationnels (logique causale) qui l'emportent mais des contingences (logique événementielle), par exemple l'insistance importune d'un père après tentative de corruption au moyen de petits verres, auquel on finit par céder par pénurie de candidates.
   Le négatif cependant est emporté par la vitalité spirituelle de l'énonciation qui, de par le risible, ne cesse de se désolidariser du monde représenté :
   1) La musique du bal, musique d'écran faisant indirectement office de fosse, est indifférente ("anempathique"), voire antithétique au registre de l'intrigue. Le peu de musique de fosse du film accuse le même décalage, comme ces ch
œurs de femmes nostalgiques dédiés à des visages recueillis et tendrement rapprochés, qu'éclaire tel qu'un feu de camp l'incendie relégué en contrechamp.
   2) De par l'humour et le burlesque. Les plans de groupe du comité alignent des physiques contrastés. C'est le cas déjà du trio chargé de recruter les jeunes beautés. Un petit aux yeux délavés et à la tête chauve et fripée de nourrisson (Frenta), un autre noir de poil, moustachette et cheveux bouclés sur face sclérosée de type rougeaud (Otto), le troisième, sanguin massif et dégarni.
   Ce qui, au vrai, rend disgracieux le physique des candidates est le croisement sur chacune de traits contrastés puisés chez toutes. De même que la caricature est la suraccentuation des particularités physionomiques d'un seul visage, l'on trouve dans le groupe toute la gamme des outrances permutant par attraction des contraires.
   Un autre moyen est de narrativiser en douce un gag. Celui de la tête de veau court sous la totalité du récit. "Où est-elle cette sacré tête de veau" rétorque dès le début à Joseph un collègue interpellé au sujet de la disparition des lots. Par champs/contrechamps stigmatisant la chamaillerie conjugale, Joseph et "maman", son épouse, sont justement chargés de la surveillance à laquelle ils s'accusent mutuellement d'avoir failli.
   Figure de la dérision également, par antithèse, le fait d'associer un personnage à certains objets du décor : parmi les lots, un tigre de faïence dans le même cadre ironise la pathétique impuissance de Joseph : "Tout le monde vole et toi tu regardes. Idiot avec ton honnêteté !" lui lance "maman". Certains plans des membres du comité caricaturés par contraste font figurer, de surcroît, à l'avant plan un pan de table couvert de bocks à moitié vides. Plus mordant encore, visant l'autorité politique en général, le drapeau de la brigade au milieu d'autres officiels colifichets à l'arrière-plan donne autorité à l'inconsistance des instructions du chef.
   Ce peut être aussi bien un son qui donne ainsi le ton d'une scène. Chaque fois qu'une fille se présente devant le comité pour la sélection, un tintement retentit hors champ. C'est, contraste avec son comportement affable, le chef qui exprime son désappointement en titillant machinalement le timbre réservé au président de séance.
   Le cadrage est indissociable de cette démarche. Il s'agit moins d'enregistrer un trait que de le
filmiser. Soit le chuchotis. Le président du comité est cadré frontalement en plan rapproché poitrine, bien carré sur sa chaise, les coudes appuyés sur la table. Une tête pénétrant dans le champ par le coin supérieur droit se tend vers l'oreille gauche. Une autre apparaît par le bord gauche, etc.
   Il est clair que la liberté de facture est proportionnelle à la force du dessein satirique. La formulation pure et simple d'un motif d'insatisfaction ne peut au contraire que tomber dans la banalité de la revendication politique. Ce qui réduirait le film à un rôle partisan relativement à une situation historique transitoire. La démarche artistique au contraire vise à faire vibrer l'esprit dans sa totalité, dans un questionnement plus fondamentalement humain, engageant également l'avenir. 12/08/08
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