CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Ermanno OLMI
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L'Arbre aux sabots (L'albero degli zoccoli) It. VO couleurs 1978 190' ; R., Sc. Ph. E. Olmi ; M. Bach ; Pr. RAI ; Int. Luigi Ornaghi (Batisti), Francesca Moriggi (Batistina), Omar Brignoli (Minek), Antonio Ferrari (Tuni).

   Avec une exactitude ethnologique n'excluant pas l'amour de ses semblables, Olmi observe la vie reconstituée de cinq familles de métayers dans une ferme lombarde à la fin du XIXe siècle : de pauvres gens qui ne possèdent rien en propre et se contentent du minimum vital - celui nécessaire pour reproduire la force de travail - des produits de leur propre travail. L'essentiel revient au riche fermier vivant en bourgeois cloîtré, et déléguant à la ferme son régisseur.
   Filmées en temps réel les occupations de la ferme sont reconstituées avec minutie, ce qui justifie pleinement la longueur du film. Des cadrages inspirés du néoréalisme affirment la prépondérance des structures sur les individus. Mais c'est au fond la sensibilité qui l'emporte sur l'observation et l'analyse.

   Des cinq destins croisés, l'accent est mis sur celui de la famille Batisti comme exemple de tragédie sociale. Le curé leur recommande d'envoyer le petit Minek, plus doué que la moyenne, à l'école. Un sacrifice, quand l'instruction est un luxe, d'autant qu'une naissance est attendue. Mais Minek, à force de parcourir journellement dans les deux sens les six kilomètres qui le séparent de l'école, casse un sabot. Batisti abat un peuplier du domaine en cachette pour lui en tailler un dans la nuit. À cause de cela, toute la famille est sommée à la fin de déguerpir.
   Cependant ce n'est pas une famille anonyme. Illettré, Batisti est un excellent conteur dont on boit les paroles (les spectateurs du film comme l'auditoire de la diégèse) aux veillées. L'harmonie règne au sein du foyer où les tâches sont partagées autant que la tendresse. En légère plongée inclinée, le départ nocturne est observé discrètement à travers les croisées par les co-métayers prononçant des prières de sauvegarde. Quand la carriole chargée de quelques meubles a disparu, après un plan général de la ferme, chacun sort petit à petit et stationne dans la cour, assommé par le malheur d'autrui.

   Mais l'on ne peut s'arrêter à cette ligne narrative, car non seulement chaque parcours individuel est susceptible de relayer et de relancer le récit, mais aussi le foisonnement des travaux et des jours interfère avec tous les personnages, depuis la naissance d'un poulain, jusqu'à la foire du bourg en passant par les labours et récoltes, les jeux des enfants, le fonctionnement de la manufacture de textiles, un mariage faisant suite à une prudente cour, la guérison par des pratiques superstitieuses d'une vache condamnée, le travail au moulin, la vie des bourgeois (fiers de leur fils comme les Batisti du leur), l'abattage du cochon, l'arrivée du colporteur, la fuite d'un cheval, les gestes d'une rebouteuse au chevet d'un malade, l'accueil du pauvre à la table familiale, un voyage en barge à la ville en état de guerre civile, etc.
   Le montage marque habilement l'interdépendance des êtres, des choses et des événements. Le son est un élément capital par la présentification réaliste des animaux de la ferme et des oiseaux alentour, du bruitage des objets, des ustensiles et des éléments naturels, des rumeurs diverses du bourg étouffées par la distance et de l'omniprésence sonore de l'église. Les carillons marquent à la fois un rythme d'éternité et une continuité en chevauchant les plans. Comme déplacement de l'accent et non pas acte technique de lisibilité, l'intensité s'en atténue habilement dans les moments de dialogue intime. De même que les coups de tonnerre scandent à longs intervalles, tout en se faisant oublier, un conte fantastique de Batisti. Ils mesurent en même temps l'espace par une réverbération exacte situant la ferme au monde, la relativisant dans un contexte défavorable.
   Ce à quoi correspond au plan visuel les personnages perdus dans un plan général. Lorsque Minek trottinant avec un seul sabot sur le chemin caillouteux s'assoit pour tenter encore de bricoler l'autre cassé, on voit au loin en plan très large le point noir d'un jeune bovin batifolant. Cela donne en contraste et distance la mesure de la peine endurée et la vulnérabilité poignante du garçonnet et de sa famille.
   Ce qui n'interdit pas les plans très serrés lorsque c'est nécessaire. Celui de la lutte des hommes avec le cochon prend ainsi la dimension d'un combat épique.
   Pour compléter l'éloge de la bande-son, la musique de fosse n'outrepasse jamais son rôle. Les chorals de Bach à l'orgue ne sous-tendent que des instants privilégiés, compassionnels. Par où l'on voit que le procédé utilisé à bon escient, sans pathos ni esthétisme, règle l'émotion artistique. Il en est de même au plan visuel lorsque, par exemple, les couleurs de la photo en tournant fugitivement à la sépia semblent capter un écho vivant du passé.
   Dans l'ensemble, ce qui frappe est un mélange de minutie et de liberté et même de liberté dans la minutie, car la qualité documentaire témoigne d'une prépondérance de l'imagination dans le choix des couleurs, du cadrage et des mouvements d'appareil. 22/07/02
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