CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Claude LANZMANN
liste auteurs

ShoahFr. 1976-1985 couleurs 570' ; R., Pr. C. Lanzmann ; Ph. Dominique Chapuis, Jimmy Glasberg, William Lubtchanski ; Mont. Ziva Glasberg ; Son Bernard Aubouy, Michel Vionnet.

   Œuvre d’historien, Shoah est une somme incomparable constituée de documents vivants articulés de manière originale, s’efforçant de faire jaillir une vérité par la concrétisation et la concordance des faits aussi bien que par la mise en évidence des failles dans le discours des bourreaux ou des préjugés de la population riveraine des camps. Le fait même qu’Auschwitz s’avère être le nom d’une authentique cité polonaise questionne.
   Le cinéma s’y affirme en tant que support approprié à l’histoire récente, celle qui peut s’édifier à partir de témoignages directs avec la distance critique nécessaire. Son grand atout est sans doute le montage d’une écriture, donnant vie à la mémoire en confrontant l’énorme masse des faits dans un jeu de rapports contraire à la toute-puissante raison surplombante qui favorise la paresse d’esprit du spectateur. La variation en est une figure insigne. La série des extérieurs montrant l’appareil cyclopéen de la chambre à gaz, compose ainsi en variation l’image d’un véritable artefact barbare.
   Mais il y a aussi l’accumulation des petits détails concrets, de ceux que négligent les livres d’histoire, et qui sont autant de métonymies frayant un raccourci simple à la vérité de l’horreur, dont l’irréductibilité aux mots fut souvent soulignée. En même temps, des contre-vérités volent en éclat. Les cheveux des femmes vouées à la chambre à gaz étaient récupérés pour l’industrie, chose connue. Or on s’imagine généralement des têtes entièrement rasées. En réalité les cheveux étaient coupés courts, afin d’éviter la panique que pouvait entraîner un acte qui excluait tout espoir.
   Trois points sont alors, sans nul commentaire, offerts à la méditation. 1) Les Nazis mettaient un raffinement psychologique inouï à la Solution finale. 2) L’opinion semble faire un amalgame entre les préparatifs de la chambre à gaz et la tonte d’infamie réservée, durant la Libération, aux femmes ayant frayé avec un occupant mâle. On pourrait via un syllogisme implicite en conclure que, au niveau inconscient de la doxa, les victimes de la chambre à gaz étaient coupables au même titre que les Françaises « traîtres à la patrie ». 3) Susceptible d’amalgamer quelque croyance à son matériau, l’histoire est sujette à caution. De la découverte de nouveaux documents peut toujours s’ensuivre quelque révision.
   L’atrocité culmine dans les considérations terre à terre comme celles émanant des documents techniques relatifs à l’amélioration des camions Saurer, qui faisaient office de chambres à gaz mobiles. Comme ceux-ci étaient remplis au maximum, il y est question des avaries dues à la surcharge de l’essieu avant, où est pris en compte finalement le fait que les victimes affolées se massaient automatiquement vers les portes à double battant, situées à l’arrière dans ce modèle à usage postal. Ce qui évite de modifier certaines caractéristiques de série.
   C’est vraiment le petit fait véridique qui touche au vif, plus bouleversant infiniment qu’un exposé sur l’horreur massive, voire que l’émotion qui peut se lire sur les visages de ceux qui l’ont vécue. Surtout si un brusque zoom avant vient signaler que ce visage crispé au bord des larmes est digne d’intérêt à cet instant précis, procédé tellement rebattu dans les reportages, qu’il désensibilise à la souffrance. Filmer l’expression d’un visage, c’est faire un signe de signe. Y replâtrer de l’expression d’image, c’est signaliser un signe de signe. Lourdeur que le cinéma artistique est susceptible de surmonter en travaillant non l’expression mais le rapport entre les images, c’est-à-dire en faisant pleinement œuvre d’écriture.
   En ce sens, et nonobstant l’effort par ailleurs de mise en écriture pour conjurer la logique de la représentation, la capacité du cinéma à nous faire pénétrer dans un monde intérieur, ou plus généralement à donner corps à une invisibilité est globalement méconnue dans cette remarquable entreprise. Fût-il d’une lenteur propre à la méditation, le travelling horizontal plus ou moins identifié au mouvement ferroviaire de sinistre mémoire ne fait que glisser à la surface de ces lieux dont la nudité et la vacance rétrospectives sont saisies dans leur neutre littéralité.
   Il est presque indécent à ces égards que l’auteur, en qualifiant Shoah d’œuvre d’art, ait pu s’autoproclamer artiste. C’était non seulement épaissir l’obscurité où est couramment tenu l’art cinématographique mais surtout faire injure à la valeur proprement scientifique du film, témoignant d'une méthode historique entièrement nouvelle.  26/07/10
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