Victor SJÖSTRÖM
liste auteursL'Étrange aventure de l'ingénieur Lebel (Dödskyssen (le baiser de la mort)) Suède N&B 1916 35' (sur 60 à l'origine) ; R. V. Sjöström ; Int. V. Sjöström (Weyler/Lebel), Albin Laven (Dr Munro).
A travers divers témoignages, l'enquête judiciaire élucide le mystère de la mort du Dr Munro. La femme de l'ingénieur Weyler le quitte car trop absorbé par son métier. Cependant il est affligé d'une langueur incompréhensible. Malgré les soins du Dr. Munro son état empire et compromet son travail. Il risque le licenciement s'il ne peut achever un certain plan pour le 1er avril. Par chance il reçoit la visite de l'ingénieur Lebel, son sosie véritable à qui il demande de le remplacer après avoir constaté que l'entourage se laisserait prendre à la supercherie. Lebel tombe à son tour malade après l'absorption d'un médicament administré par le Dr Munro. Appelé à son chevet, le Dr Adell diagnostique un empoisonnement. Le double de Weyler guérit et son contrat est rempli le 31 au soir, mais au matin il constate le vol du plus important des documents, se souvenant vaguement d'une silhouette bizarre entrevue dans son sommeil.
Le soir tombé, munis de masques respiratoires, ils se mettent Adell et lui à l'affût et constatent en effet qu'un gaz soporifique est diffusé à l'intérieur au moyen d'une canule glissée par un interstice de la fenêtre. Un individu masqué pénètre par la fenêtre et tente de fracturer le coffre. Lebel et Adell le menacent d'un revolver, mais le voleur actionne au sommet de son masque un dispositif provoquant une explosion qui lui permet de prendre la fuite. En le poursuivant, Lebel tombe sur un paisible promeneur nocturne : le Dr Munro. Ils trouvent ensemble la cape et le masque abandonnés, que Munro désire emporter "pour examen". Lebel l'accompagne chez lui où il fait la connaissance de sa fillette. En espionnant par un trou de serrure il apprend sa propre condamnation à mort et découvre que le Docteur est un grand concurrent du patron de Weyler. Cependant le faux Weyler accepte l'hospitalité pour ne pas éveiller les soupçons. Le lendemain matin on lui sert un chocolat chaud qu'en chahutant la fillette répand sur elle. Munro survient et après l'avoir embrassée s'effondre raide mort. Le Dr Adell analysant le sucrier y découvre du poison.
Simple mystère policier dans le goût de l'époque (conforme au titre original), mais qui, n'était-ce le jeu des acteurs un peu trop appuyé (négligeable en comparaison de la pratique ordinaire d'alors), résiste à l'usure du temps grâce à l'imagination filmique, à l'humour, bref à la logique particulière empêchant la structure de se figer. La figure majeure s'appuie sur la profondeur de champ comme accès à un hors champ, lieu du mystère, situé face caméra. Le fond est noyé dans une ombre épaisse, d'une profondeur indéterminée où peuvent s'absorber et d'où peuvent surgir les personnages en mouvement sur l'axe de la caméra.
C'est d'autant plus étonnant qu'un objet clair, mappemonde, buste de plâtre sur cippe ou calendrier appendu à portée de bras en hauteur définissent un repère intermédiaire, voire laissent supposer une paroi à une distance proportionnée aux dimensions de la pièce. Parfois, un léger travelling latéral préfigurant l'emplacement d'une apparition par le fond est un clin d'œil imperceptible invitant au jeu. Qu'un personnage surgisse d'un point situé au-delà, ou qu'il franchisse la limite ainsi balisée en se dirigeant vers la profondeur qui l'absorbe, le caractère indéterminé de la distance est ainsi souligné avec un humour qui apparaît comme auxiliaire du système ludique. Ainsi, visible à l'arrière plan lorsque les sosies confrontent leur ressemblance parfaite, le calendrier porte la date du 22, chiffre symétrique, comme l'écho d'une gémellité qui sera en outre redoublée par les reflets spéculaires devant un grand miroir mural.
Les raccords postulent une continuité spatiale entre les fonds au lieu des bords. Un personnage disparaissant de dos dans la pénombre d'une pièce réapparaît frontalement en profondeur dans une autre pièce. Alors qu'au tribunal, ornant le mur face caméra, le portrait de quelque gloire judiciaire d'antan, qui semble s'intégrer à l'assistance, clôture au contraire symboliquement (pas de mystère ici) la profondeur de champ par une figure intégrée. La gueule béante de l'ours blanc sur la peau duquel est affalé le cadavre se rapporte au même registre, de l'ordre de la facétie.
Le récit lui-même est guidé par cette impertinence eu égard aux règles admises. Lebel n'accepte d'endosser l'identité de Weyler que lorsqu'il apprend que son épouse l'a quitté. Mais à la fin, elle se jette par erreur dans ses bras sous le regard ironique des domestiques. La condition implicite du non-partage sexuel est donc malicieusement un peu bousculée. Mais cela se corse, à supposer que la suppléance pouvait régler tous les problèmes au cas où le départ de l'épouse s'expliquait par la fatigue de l'époux.
En bref, ici se vérifie que déjouer le régime discursif, viser la figure et non le propre, le jeu et non la centration cognitive sont des marques insignes de la démarche artistique(1). 27/05/04 liste titres sommaire