CINÉMA ARTISTIQUE

par  Daniel Weyl

Barbara LODEN
liste auteurs

Wanda USA VO couleurs 1970 102' ; R., Sc. B. Loden ; Ph., Mont. Nicholas T. Proferes ; Pr. Foundation For Filmmakers of New York/Harry Shuster ; Int. B. Loden (Wanda), Michael Higgins (Norman Dennis), Dorothy Shupenes (la sœur de Wanda), Peter Shupenes (son beau-frère), Jerome Thier (John, son mari), Marian Thier (Miss Godek, la compagne du mari faisant aussi office de nourrice des enfants), Anthony Rotell (Tony, vieil homme glanant du charbon), M.L. Kennedy (le juge), Gerald Grippo (l'huissier), Arnold Kanig (le VRP), Joe Denis (Joe, le complice), Charles Dosinan (le père de Norman), Jack Ford (Mr. Anderson), Frank Jourdano (le soldat), Valerie Mamches (la fille de l'auberge).

   Hébergée sur un terrain minier pennsylvanien à ciel ouvert chez sa sœur et son beau-frère mineur, ayant abandonné mari et enfants, Wanda se traîne à longueur de journée en peignoir et bigoudis. Elle se rend au tribunal en bus sans se départir des bigoudis. Le divorce prononcé officialise la situation sans qu’elle manifeste le moindre remord. Rejetée par son beau-frère et récusée comme trop lente par l’atelier de couture où elle a travaillé occasionnellement, après avoir emprunté quelques billets à un ami, la paumée se laisse embarquer dans un bar par un voyageur de commerce qui l’abandonne après une nuit de motel.
   L’errance la conduit dans un cinéma où lui est volé son argent, et s’achève au soir dans un bar qu’est en train de braquer sans qu’elle s’en avise le malfrat Norman Dennis. Ayant suivi naïvement Dennis dans sa fuite Wanda se retrouve dans le même lit d’hôtel. En dépit de sa brutalité à son égard, elle reste avec l’homme, même quand ils prennent la route dans une voiture, volée, à son grand étonnement. Le journal que lui fait lire son compagnon révèle cependant à Wanda qu’ils sont recherchés par la police.
   Elle devient volontairement complice d'un nouveau braquage improvisé en cours de route, où elle tient le volant. Dennis n’ayant pu convaincre un vieux complice de dévaliser ensemble une banque songe à Wanda. Alors que la relation devient plus tendre, elle s’y résout après avoir résisté. Avec son aide déguisée en femme enceinte (après avoir vomi dans la salle de bain) et grâce au secours qu’elle lui porte dans un moment critique, Dennis prend en otage le banquier, Anderson, qui est forcé de le conduire jusqu’à la succursale. Mais Wanda s'égare en chemin au volant de la deuxième voiture.
   Dennis décide de passer outre. Anderson est contraint d'ouvrir le coffre. Lequel cependant est relié à la police qui arrive en force et abat le braqueur. Impuissante derrière le cordon policier, Wanda assiste au drame de l’extérieur. La mort du petit gangster est annoncée à la télévision dans un bar où Wanda désespérée se laisse draguer par un soldat qui la conduit dans un lieu désert. Quand il devient pressant, elle s’échappe dans un sursaut, trouvant à la nuit refuge dans une auberge routière avec une compagne occasionnelle au milieu des hommes et au son d’une formation country.      

   On se demande comment un tel modeste film au budget dérisoire (200 000 $), fichu à la diable en 16 mm (puis gonflé en 32) comme un reportage en lumière naturelle avec, sauf les deux protagonistes, des acteurs non professionnels, peut si bien se laisser qualifier de chef-d’œuvre…
   Toujours trop pauvre, la réponse s’arrête au bord des lèvres. On en est réduit à laisser émerger peu à peu les idées. La première venue à l’esprit est celle de contrepied du cinéma dominant, assez radical pour représenter une force de contre-pouvoir, d’autant plus troublante s’agissant de l’épouse d’Elia Kazan, éminent représentant du dominant de qualité.
   Regardez bien l'actrice, elle n'est définissable que de par la liberté d'un film unique (Galerie des Bobines).
   Il s’agit en fait d’une histoire de paumés pathétiques dans des décors naturels hideux qu’aggravent la photo approximative aux teintes délavées, la bande-son toute en rumeurs indistinctes à la mesure de la grisaille des décors, et servant le dialogue strictement sans musique d’appoint, cadrage et montage, toujours cut, étant apparemment fonctionnels. Bref, la médiocrité de ces existences semble se traduire dans la facture même du film. Sans que tout cela soit pour autant ni provocation ni inversion systématique des valeurs.
   Ce qui nécessite ici le recours à d’autres idées. C’est au plus juste que les traits caractéristiques d’une société donnée se dessinent pas à pas, en cohérence surtout avec la souffrance des protagonistes. Société avant tout capitaliste et puritaine où la femme est, en tant que moitié de l’exploité, l’exploitée de l’exploité. « Chérie », « ma belle », etc., ces douceurs adressées à Wanda par des inconnus appartiennent au langage de ceux qui reportent leur condition d’exploités en aval par un comportement machiste.
   Exacte figure de cet univers, le parcours fait défiler désolation de paysage minier, atelier de couture stakhanoviste, massives usines, centre commercial étouffant, et banque monumentale, entrecoupés d’une nature enlaidie de parkings, de terrils, de carrières et de terrains vagues.
   Le comportement de Wanda découle de ce qu’elle se trouve au bas de l’échelle, écrasée par l’appareil, sans nulle ressource de conscience : ignorante au point de s’étonner d'un salaire fiscalement amputé.
   Comportement jugé immoral selon les critères de cette société mais en réalité à caractère autistique comme solution de repli.
   C’est parce qu’elle n’est pas reconnue pour elle-même que Wanda se réfugie dans un monde réfractaire aux valeurs admises. Mère indigne, lente, oublieuse, infantile et maladroite (au flic qui la contrôle elle demande le chemin de la banque à braquer !), elle se glisse dans l’entrebâillement des portes quand le rêve américain commande d’élever des enfants combatifs et culottés, prêts à enfoncer, eux, des portails pour le bien de la machine productive. Son retard au tribunal, en bigoudis, grillant une cigarette, sans un regard pour ses enfants, davantage qu’une méconnaissance des règles élémentaires, traduit une forme d’exil radical de la condition de citoyenne respectable.
   Chienne des rues se laissant monter par le premier venu. C’est ce que suggère ce plan où elle se tient couchée sur le flanc dans un abandon animal, la tête renversée, aux pieds de Dennis en conciliabule avec son ancien complice Joe. Histoire canine que corroborent en quelque manière ces deux chiens errants dont l’un flaire l'arrière-train de Dennis lors d’une étape sur un terrain vague. Lequel Dennis sera bientôt abattu comme un vulgaire cabot enragé.
   Ce pitoyable tableau parvient pourtant à rayonner d’une forme d’espoir. Si le monde du travail rejette Wanda, il reste celui de la solidarité des plus démunis. C’est un vieillard glanant du charbon qui lui prête quelques billets. Surtout, du personnage principal  émane une pureté qui prend à revers le sordide. Quand elle traverse la zone minière pour se rendre au tribunal, c’est telle un ange égaré, minuscule dans un plan général, gravissant la pente à petits pas timorés, totalement inappropriés à la nature du terrain, ses bigoudis verts enveloppés d’un foulard, vêtue d’un pantalon blanc et d’un chemisier de même à motifs vert d’eau, dans un jeu de teintes se résolvant en une candeur nacrée indemne du fond de crassiers.
   Autant la solidarité va de pair avec la laideur charbonneuse, autant le petit escroc solitaire et migraineux représente une richesse inestimable : la possibilité enfin d’une existence humaine pour celle qui, de son propre aveu, ne vaut rien. Il n’y a pas seulement cette complicité qui naît peu à peu en sous-main. Voyez comment, dans la scène du terrain vague, des gestes tendres s’échangent hors champ, cette main qu’on laisse traîner sous le bord-cadre  inférieur dans une étroite zone du capot de la voiture opérant la transition invisible entre champ et contre-champ, là-même où transite secrètement la boisson en boîte partagée par cet étrange couple, aveugle et paralytique davantage que Bonnie and Clyde. Seul peut redonner vie à cette rescapée de l’enfer, l’amour.
   C’est après l'avoir fait que Wanda accepte finalement de collaborer. Amour : non pas conjonction exhibitionniste mais ellipse les laissant, lui, allongé transversalement sur le bord-cadre inférieur, fumant le cigare et nu jusqu’au nombril, le reste étant hors champ, elle, apaisée, prenant son bain à l’arrière-plan. L’espèce d'affublement de mariée, composé d’une robe blanche et d’un chapeau ou plutôt couronne fleurie de même blancheur (Dennis insistait pour qu’elle porte un chapeau), sans compter le sac à main blanc, ainsi que la grossesse postiche choisies pour le hold-up pointent poétiquement, non causalement et rhétoriquement, cet essentiel enjeu.
   Il y a donc une vérité éthique à la fois de dévoilement mondain avec ses conséquences humaines, et de pointage des puissantes ressources gisant dans les âmes les plus frustes. La fin pourrait paraître pessimiste à considérer Wanda toujours encore tributaire de rencontres hasardeuses. Ce serait compter sans la solidarité féminine, qui l'introduit dans cette communauté où une ambiance chaleureuse fait fortement contraste avec le monde de violence qui vient d'être fatal à son amant.
   Cette vérité éthique serait en contradiction avec une production de type hollywoodien. Equipe de tournage, matériel, casting, pellicule de qualité, appartiennent au monde économique qui prospère sur la base de l’aliénation sociale. Et le personnage de Wanda ne doit absolument rien à l’épouse du grand cinéaste qui l’incarne. Qu’il suffise de prêter attention à la pauvreté et à l’état misérable même de ses sous-vêtements.
   Le film n’est d’ailleurs nullement bâclé comme on pourrait de prime abord le croire. Le cadrage non seulement sait jouer du hors champ, mais aussi du recadrage comme élément de langage qui permet de se passer d’explications. Quand le patron de l’atelier de couture affirme en douceur qu’il ne peut rien faire pour elle, le caractère implacable de la sentence se marque par un recadrage plus large traduisant à la fois la fragilité de Wanda et dégageant déjà du champ pour son départ. Ou bien la photo encadrée de la bannière étoilée au mur de la chambre d’hôtel avoisinant Dennis en train d’inspecter le contenu du portefeuille dérobé à Wanda, semble commenter le caractère sordide de la situation qui le commente en retour.
   La teneur symbolique, indéfinissable, parfois de certaines scènes n’ayant aucune utilité fonctionnelle enrichit en sous-main la vérité des situations et des personnages, comme celle de la maquette d’avion, qui dévoile un Dennis touchant, quelque peu infantile lui-aussi.
   Par les ellipses du montage enfin est cassée la rassurante logique de découverte du road-movie, en faveur du caractère indivisible et simultané, multifactoriel et irréversible de la réalité, disant tout ensemble l’aliénation et la puissance de la vitalité nécessaire à l’émancipation. 29/06/10
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